‹ La table au pays de Brillat-SavarinChapitre 29 sur 31 · MA TERRIL NATALE, ADIEU · texte numérisé non relu

MA TERRIL NATALE, ADIEU

« La cataracte retentissante me poursuivait comme une passion, le rocher élevé, la montagne, la forêt épaisse et profonde et leurs formes étaient pour moi un désir, un sentiment, un amour. »

William Wordsworth.

J'ai souvent éprouvé de douces émotions en écrivant ces pages. A l’attrait de m’occuper des oiseaux, je joignais, dans ma pensée, les images charmantes des sites du Bugey qu’ils habitent ou qu’ils traversent, et mes impressions d’autrefois renaissaient aussi vives. Si je traitais de la caille ou de la perdrix, je voyais le soleil couchant et la campagne colorée des teintes qui reparaissent aux mêmes époques et aux mêmes heures pendant le mois de septembre et l’automne; je sentais le parfum des foins desséchés et l’odeur des chaumes brûlés avant les semailles, je me figurais des enfants teillant du chanvre dans les prés ou se balançant sur des branches unies; je me rappelais les circonstances les plus indifférentes, le son connu de la cloche d’un village, la note dolente d’une courtilière à la tombée de la nuit; alors j’évoquais le passé, les êtres chéris qui ne sont plus et ceux que la destinée a éloignés de moi et conduits sous d’autres cieux.

MA TERRE NATALE, ADIEU î

Une vieille demoiselle du Bugey, devenue aveugle et contrainte de sortir de son château vendu par des créanciers, se fil conduire dans chacun des appartements ; ne pouvant plus les voir, elle voulut les toucher une dernière fois, et de ses mains débiles elle tâtonnait, en pleurant, les murs et les meubles qui l’avaient vue naître et qu’elle aimait, elle embrassa le vieux chêne sous lequel elle s’était assise depuis soixante ans.

Aux approches du départ, avant de quitter nos riants coteaux et de descendre moins gaiement que Léonidas au funèbre souper dont nul ne peut décliner l’invitation, j’ai voulu rassembler les traditions oubliées de la bonne cuisine de mon pays. Chaque œuvre a son objet et son but, et la recette du gâteau de lavaret est au moins aussi utile qu’une ode, fûtelle de Pindare. Le corps a ses besoins plus impérieux que ceux de l’esprit, et tous lés jours arrive une heure où même les contempteurs des plaisirs de la table préfèrent le plus mauvais dîner à un service à la meilleure des tragédies en trois actes.

Pour mettre fin à ces discours et comme je l'ai fait à la première page de ce volume, m’adressant aux gourmands, je les prie d’agréer mes faibles efforts, heureux de réserver à ce troupeau, que je voudrais nourrir encore quelquefois, les restes d une faim qui tombe et d’une soif qui s’éteint.

Préface 5

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