‹ Le Crime d'IncendieChapitre 13 sur 71 · Tarde. Philosophie pénale, p · texte numérisé non relu

Tarde. Philosophie pénale, p

Duché 3

que l'incendie cause le plus de ravages. Là l’aisance et le luxe s’étalent à côté de la misère. Celle-ci exaspérée par l’envie tente d’effroyables revanches en semant ruines et dévastations. Les départements du Nord sont, de ce fait, les plus éprouvés. Le rapport sur l’année 1880 signale que 23 °/, des accusations jugées de 1876 à 1880 intéressent cette région ; le Nord-Ouest arrive en seconde ligne avec 21 °/,, puis le Nord-Est avec 16 °/.. Les départements montagneux et pauvres, au contraire, où la population vit d'une vie simple et frustre sont plus épargnés : 11 °/, des accusations d'incendie se rapportent à la région du Centre et 7 +/, seulement à celle du Sud-Est.

Il est à remarquer qu’à la campagne la plupart des sinistres doivent être imputés à la malveillance ; la cupidité évidemment y joue bien un rôle, mais un rôle secondaire. C’est à la ville surtout qu’elle cause des désastres : incendies d’usines, d’établissements industriels ou commerciaux. Le désordre dans la conduite amène le désordre dans les affaires : une assurance couvre bien au delà la valeur des marchandises qui sont ensuite détournées, puis au moment opportun, l’incendie se déclare.

Avant de clore ce chapitre, il nous a paru intéressant de rechercher sous l’inflaence de quels mobiles agit le plus généralement la volonté criminelle. Postérieurement nous étudierons cette volonté comme

élément d'appréciation juridique du délit ; actuelle-

ment nous ne nous occupons que de phénomènes purement psychologiques : simple esquisse de l’âme humaine avec ses passions et ses vices,

Il est bien peu de crimes où le mobile soit plus varié que dans l’incendie et ceci tient aux multiples intérêts qu'il peut mettre en péril. Presque toujours, d’ailleurs, le coupable agit sous l'impulsion de sentiments bas ou de passions honteuses. Tantôt c’est un ouvrier mécontent, un domestique congédié qui, par vengeance, cherche à porter préjudice à sonancien maitre, c'est un vagabond auquel on a refusé le gîte ou qui, peu satisfait de l’aumône qu’on lui a donnée, détruit granges et maisons. Les stalistiques pour l’année 1899 rapportent à cette cause 23 °/, des incendies. Tantôt le sinistre est dû aux ressentiments éprouvés à la suite de querelles de voisinage, de procès perdus (22 ’/,), à la cupidité du propriétaire que tente l'appât d’une grosse prime d’assurance (16 ‘/.). Les dissensions de famille fournissent trop souvent de désastreux prétextes : une personne se croit lésée par un partage, elle consume par le crime l'édifice qu’elle n’a pu posséder par un contrat (10 °/.). L'alcoolisme paye, lui aussi, un lourd tribut à la criminalité (9 */,), Ici c’est la misère qui, incapable d’un effort ou brisée par la lutte, cherche par la voie du crime le refuge de la prison (8 °/.) ; là c’est la folie qui rêve d’éblouir l’imagination en délire par le ter-

rifiant spectacle de l'incendie (4°/,).

On ne saurait croire à quels sentiments bizarres obéissent parfois certains délinquants : on a vu des maçons détruire par le feu des édifices pour se procurer de lucratifs travaux ; on a vu des déséquilibrés porter la ruine dans des villages pour participer aux libations offertes par la commune aux sauveteurs. 1l n’est pas jusqu'à l’amour qui n'ait, dans deux cas curieux, causé d’irrémédiables désastres. Dans l’un, une jeune fille met le feu à une maison pour attirer sur elle les soupçons et disculper son amant accusé d'un incendie antérieur. Dans l’autre, une fillette de 16 ans, que ses parents empêchaient de voir l’élu de son cœur, met six fois en six semaines le feu dans son village, pour rencontrer celui-ci accouru sur le lieu du sinistre et, à la faveur de l’émoi général, se livrer à lui insouciante et heureuse.

En dehors de ces cas, la médecine légale en a observé d’autres qui relèvent du domaine de la pathologie. Parfois l’incendie est perpétré par des individus atteints de pyromanie. Chez eux, la dégénérescence de l'espèce est telle qu’ils touchent à l’imbécilité : « Ils obéissent alors sans grande lutte à des perversions instinctives ou à des sentiments de haine ou de vengeance qu’éveillent les causes les plus

futiles (1). » Hantés constamment par l’idée du feu

1. Magnan. Rapport présenté au 3° Congrès d'anthropologie criminelle, Bruxelles, 1892, p. 158.

ils sont poussés par une forceirrésistible à exécution d'actes mêmes qu'ils réprouvent. Dans le naufrage de leur volonté, la brutalité de leursinstincets les domine. Pour eux, bien entendu, il ne peut être question de responsabilité : ce sont des malades que le juge

d'instruction doit abandonner au médecin aliéniste.

Page 1