‹ Le droit public généralChapitre 75 sur 120 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'État et la religion.

Quoique souvent confondues, Véglise et la religion sont deux notions distinctes. L'une est le lien par excellence entre Thomme et Dieu, l'union invisible de l'âme avec Dieu, sa pleine satisfaction en Dieu. L'autre est la communauté des croyants, un organisme visible qui manifeste et purifie la vie religieuse.

L'antiquité n'avait pas si clairement distingué. Dans l'enfance de l'humanité, l'homme se sentait si vivement dominé par la Divinité que la religion remplissait tout TËtat et en déterminait toutes les institutions. Ce fut l'époque du règne des dieux manifestant leurs volontés aux prêtres. La théocratie est la forme primitive de l'État.

Les hommes gouvernèrent ensuite ; mais la religion demeurait d'État. Chaque nation avait ses dieux particuliers, comme elle avait ses lois et ses magistrats. Leur culte était un devoir civique ; s'y soustraire était une révolte contre la majesté de la nation, un crime d'État.

Les Romains cependant, tout en forçant les peuples vaincus à

rendre hommage aux dieux de Rome, ne leur enlevèrent ni leurs dieux nationaux ni la plupart de leurs institutions, et les religions s'accumulèrent ainsi dans le vaste empire, tolérantes Tune pour Tautre, Mais cette tolérance s'adressait aux peuples plutôt qu'aux individus, et Jupiter Capitolin trônait majestueusement au-dessus de tous les dieux.

Le Christ a transformé ces conceptions. Il ne fut pas le prophète d'une religion d'État, comme celle d'Israël ou de Rome ; il n'avait ni mission, ni pouvoir civil : « Je viens, disait-il, de la part de Dieu; je ne suis pas venu de moi-même, mais Dieu m'a envoyé ; je vous enseigne ce que mon Père m'a enseigné. • Il était si rempli de la divinité de sa mission, son union avec Dieu était si intime qu'il s'écriait, non comme les autres prophètes : « Le Seigneur dit ».., mais : « En vérité, je vous le dis »... « Je suis la vérité et la vie. » Et ce Dieu dont son âme était pleine, n'est point le Dieu d'une nation comme l'ancien Jehovah luimême. C'est le Créateur tout-puissant du monde, le père de tous les hommes.

La religion chrélienne naît donc indépendante de TÉtat, même en contradiction avec lui, comme la révélation d'une divine individualité. Méprisée et persécutée par les puissants du jour, elle multiplie ses conquêtes spirituelles. Son fondateur est condamné par le sénat juif, et meurt comme un criminel pour avoir « blasphémé Dieu. » Ses disciples expient dans les tortures la guerre qu'ils déclarent aux religions d'État, et donnent joyeusement leur vie de ce monde pour gagner à leurs âmes une vie immortelle.

Ces origines devaient conduire les chrétiens à deux grands principes : 1° la religion, ne venant pas de l'État, en est essen* tiellement indépendante ; 2* sa mission est de remplir Yindividu de l'esprit de Dieu, d'unir à Dieu l'âme immortelle. Dès lors, la religion n'est plus une forme du droit humain ; elle appartient essentiellement au royaume spirituel et éternel qui « n'est pas de ce monde. »

Le principe négatif fut d'abord mieux compris que l'autre. L'Église chrétienne a toujours affirmé que la religion ne dépend pas de l'État. C'est là pour elle une Térité divine, et si les re-

tiglons d'État devaient renaître, ce ne pouvait plus être dans le même sens que chez les païens. Le christianisme n'est point une religion nationale, politique; il ne puise pas sa loi dans l'État, mais dans une révélation supérieure. La religion d'État chez les chrétiens ne pouvait donc être qu^une religion dont VEtat luimême reconnaît la vérité et accepte la loi.

Mais l'Église chrétienne est loin d'avoir toujours été aussi favorable au second principe, fondement de la liberté de la conscience individuelle. Elle emprunta pendant longtemps le glaive civil contre quiconque repoussait ses dogmes ; elle épuisa les persécutions pour s'assujétir, l'âme immortelle. Gène fut qu'ensuite de guerres acharnées, sanglantes, séculaires, que l'Église et rÉtat s'aperçurent enfin qu'ils violaient les principes chrétiens, croyant les suivre.

Mais si l'État n'est point le maître de la religion, comment déterminer leurs rapports juridiques? Plaçons-nous successivement en présence :

1® De la vie religieuse des individus ;

2o Des communautés religieuses, églises et sectes.

Page 1