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CHAPITRE XI

Les universités.

Nées en Italie et d'abord spéciales à quelques sciences, les universités sont devenues de nos jours, surtout en Allemagnej des institutions organiques embrassant tout le domaine des connaissances.

Les arcanes de la science ne peuvent être ouvertes qu'à de jeunes hommes instruits et cultivés. Uéiudiant n'est plus l'écolier. Aussi est-il bon d*écarter les incapables par des examens. L'étudiant véritable doit être en mesure de prendre part à Tensemble de la vie scientifique de Funiversité ^ Des écoles supé^ rieures absolument libres, comme le Collège de France à Paris, ont sans doute leur utilité, et même une importance grandis-

< Jdkoh Grimm, o. c, 26, pense différemment : « De même que l'église ou le théâtre, l'université devrait être ouverte à tous ; c'est à ses risques qu'on s'y présentera sans préparation suffisante. Les talents des hommes ont mille voies, et font des bonds imprévus. Pourquoi les mettre tous au même pas par la mesure forcée de l'examen préalable?» — L'université n'est ni une église ni un théâtre destinés au peuple ou au public, mais un établissement pour les disciples de la science. Dire que l'incapable y vient à ses risques est une raison frivole. Plusieurs universités souffrent de l'instruction préalable insuffisante de leurs étudiants, ce qui pèse lourdement sur les cours et abaisse l'esprit de la jeunesse enseignée. Sans demander que l'examen soit trop sévère, on peut dire que plus il sera sérieux, mieux il écartera, à temps encore pour leur permettre de se pourvoir ailleurs, ceux qui ne sont pas aptes à suivre une carrière savante.

SOIN DE LA CULTURE PUBLIQUE. 3tl

santé; mais il ne faut pas les confondre avec les universités, qui sont en même temps des institutions d'enseignement pour les professions savantes.

2. La haute science ne s'allie bien qu'à la liberté. L'université sera donc indépendante, et formera autant que possible un corps autonome. Le moyen âge présente ici un vif contraste avec l'époque moderne. Il aimait et protégeait cette autonomie au point d'en faire une sorte de souveraineté. Cette situation serait peu compatible avec notre État, qui demande subordination de toutes les corporations publiques, et dont la sollicitude et la surveillance s'étendent jusque sur les premiers établissements de culture. Les universités anglaises ont mieux conservé leurs anciennes libertés que celles du continent, mais l'esprit moderne tend aussi à diminuer leur indépendance. En Europe, la pratique a depuis accepté la curatelle de l'État (Statscuratel)^ qui a remplacé l'ancienne tutelle de l'Église. Celle-ci n'a plus guère un droit de concours ou de co-surveillance que dans certaines facultés de théologie, en raison de leur influence sur l'éducation des clercs. Les abus qu'elle a commis laissent peu de crédit à ses doléances actuelles.

Ce qui s'est conservé de l'ancienne autonomie, ou du moins, ce qui mérite d'en être conservé, peut se résumer comme suit:

a) Possession et administration d^un patrimoine sous la surveillance de l'État. L'université est ainsi plus indépendante, garantie contre les accidents ou la gêne des finances publiques, et par suite, plus honorée. \

b) Juridiction propre, moins étendue naturellement qu'au moyen âge, et prenant surtout le caractère d'un pouvoir disciplinaire.

c) Estime qu'elle est en droit d'attendre de l'État, et grades et honneurs académiques qu'elle décerne. Cependant l'État a justement refusé de reconnaître les grades de certaines facultés qui les prodiguaient.

d) Représentation de l'université dans les conseils de la nation, aussi conforme à leur grande influence qu'utile pour la sage délibération des lois.

3. L'université semble naturellement se diviser en quatre facultés. La philosophie et ses nombreuses branches, vestibule de toutes les sciences spéciales, philologie, histoire, sciences naturelles ou mathématiques. Pour la plupart des étudiants, la philosophie sera une préparation ou un complément des études spéciales ; pour quelques-uns qui s'y vouent, elle peut être le but suprême de leurs efforts. Cette faculté comprendra comme des divisions naturelles les lettres et les sciences naturelles. Les autres facultés conduisent plus spécialement aux carrières savantes. La faculté de théologie intéresse plus directement rÉglise, et s'efforce de donner au clergé moderne l'instruction dont il a besoin pour remplir sa mission. La faculté de droit, se divise volontiers, depuis l'essor qu'ont pris les secondes, en sciences juridiques et sciences politiques, division qui est en étroite relation avec la distinction de la justice et du gouvernement et n'est pas encore suffisamment comprise. Tantôt on les sépare complètement, tantôt on regarde les sciences politiques comme purement techniques. Aussi presque tous les étudiants se sont-ils adressés aux cours juridiques seulement. En réalité les sciences juridiques et les sciences politiques appartiennent à la même souche, et ce n'est qu'après avoir bien reconnu cette unité que l'on peut songer à distinguer, dans l'organisation des cours, le droit et l'État, la jurisprudence et la politique, la justice et l'administration. Vient enfin la faculté de médecine^ et l'université crée ainsi des théologiens, des juristes, des administrateurs, des médecins, des maîtres.

4. L'État nomme les professeurs ; mais on accordera justement aux universités qui ont fait leurs preuves, un droit de présentation ou de préavis.

Autre est la situation des Privatdocenten^ qui n'ont pas fonction (munus) mais simplement permission d'enseigner (veniâ legendi). Les chaires principales seront naturellement pourvues de professeurs ordinaires. Mais les facultés peuvent autoriser de jeunes savants à ouvrir des cours spéciaux et à se préparer ainsi à l'enseignement supérieur. Cet usage, propre aux universités allemandes, crée une pépinière de jeunes maîtres. Au reste, les Privatdocenten n'ont ni siège ni voix dans les afifaires de l'uni-

versité, et restent soumis dans une certaine mesure à sa surveillance.

5. Les méthodes sont généralement laissées à la sagesse des professeurs; une réglementation serait ici mauvaise. Comme dit excellement Savigny ^ c le grand avantage de l'université, celui que les livres ne peuvent donner, c'est de présenter à rétudiant la science dans son dernier état personnifiée dans le maître, de réveiller son ardeur ^ de le pousser à apprendre et à produire à son tour, en mettant sous ses yeux la genèse vivante de la pensée scientifique. »

11 faut donc que le professeur d'université garde toute son individualité. La science ne s'acquiert que par l'esprit agissant librement. On rejettera toute prescription officielle sur les livres d'enseignement, les systèmes, les méthodes, etc.

Mais même ici, la liberté n'est pas absolue et son but la détermine :

a) Lsi forme de l'enseignement propre à l'université et qui doit être maintenue, c'est le discours libre. Si la parole du maître n'est plus qu'une dictée, elle perd tous ses avantages. Machinale et mortelle à l'esprit, elle cesse d'être une vivante impulsion ; mieux vaudrait recourir au livre imprimé. L'État s'efforcera de repousser une aussi paresseuse méthode. Un privatdocent qui s'y serait complu ne devrait jamais arriver au professorat.

Le discours libre, tel qu'il se pratique généralement, a cependant un défaut grave. Il n'établit pas un commerce assez direct entre maîtres et élèves. Le maître est-il compris, suivi ? 11 ne peut le savoir que par le regard animé ou la figure attentive de ses auditeurs, signes bien moins sûrs qu'une réponse parlée. D'ailleurs, l'étudiant gagnerait à être appuyé dans ses efforts, redressé dans ses erreurs par une direction individuelle du maître. Ce défaut est très sensible dans nos universités allemandes. Le maître ignore souvent s'il est à la portée de ses élèves, s'il n'est pas devancé. Nombre de ces derniers se contentent de faire acte de présence aux cours, et ne tentent aucun effort personnel. Il serait utile d'établir un système de conférences où

* Savigny, Wesen u. Werth d. Universilâlen, dans la Revue politique de RankCt 1, 571.

rétudiant serait interrogé et mis en rapport plus direct avec ses maîtres.

b\ L'État n'a pas non plus à fixer le contenu (Inhalt) du cours ; mais qu'il veille du moins à ce que les principales branches de renseignement soient effectivement représentées. La liberté du maître ne saurait aller surtout jusqu'à la liberté de ne rien enseigner. Les professeurs peuvent d'ailleurs faire, en dehors de leurs cours, des conférences spéciales sur les matières qu'ils veulent, même sauf exception sur des matières qui appartiennent à une autre faculté que la leur. Le privatdocent jouit généralement de la même liberté ; mais les facultés peuvent lui interdire de traiter une autre catégorie de sciences que celle sur laquelle il a subi ses épreuves.

c) Quand et comment l'État peut-il intervenir en cas d'abus? La question est plus facile à trancher en théorie que dans la pratique. Une intervention à tout propos , pour la moindre erreur, serait une absurdité. L'État, qui n'est point un savant, pourrait-il prétendre à redresser la science qui erre accidentellement. Même en face d'un enseignement qui lui semble mauvais, il sera souvent mieux de combattre en mettant, par la bouche d'un autre professeur, la vérité en face de Terreur.

Mais l'État peut évidemment intervenir et interdire un enseignement en guerre ouverte avec les fondements de l'ordre public et du droit, par exemple qui fait de la révolution le principe de toute politique ; ou en contradiction patente avec son but, par exemple qui, dans une chaire de théologie, travaille à détruire les principes du christianisme ou outrage la morale publique. La mission du professeur est naturellement subordonnée aux conditions nécessaires de l'ordre. L'État se détruirait de ses propres mains en assistant indifférent à la corruption morale ou intellectuelle de sa jeunesse par les maîtres qu'il a nommés. Tels soi^t les principes. Dans l'application, on ne saurait recommander trop de prudence. La liberté de l'écrivain ou du livre est aussi plus grande que celle du cours. Le jugement de ces questions devrait être confié au verdict de jurés indépendants et très cultivés, plutôt qu'à des fonctionnaires politiques justement soupçonnés de partialité.

6. La liberté d'apprendre est aussi déterminée et limitée par le but de l'institution, et ne doit pas dégénérer en liberté de ne rien apprendre. Le jeune homme a besoin de liberté pour prendre goût aux sérieux efforts de l'esprit. Aussi lui laisse-t-on le choix des cours et des maîtres ; on ne le contraindra même pas à les suivre. Rien de plus légitime par contre et de plus utile, que les indications et les conseils des universités sur Tordre naturel des études et des cours. L'honneur et la liberté sont les deux leviers puissants d'une vaillante carrière d'étudiant.

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