‹ Le droit public généralChapitre 88 sur 120 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

L'Académie.

1. L^université est le plus haut établissement d^éducation de l'État ; Yacadémie est la plus haute institution de la science : telle est du moins Tidée qui préside à sa création.

C'est sous Louis XI Y et sous Richelieu que l'académie conquit en France sa haute situation. Elle n'occupe pas une aussi grande place dans les autres États. L'impulsion donnée par Leibnitz à la création de nouvelles académies n'aboutit qu'incomplètement. Même en France, l'influence de l'académie est restée inférieure à l'idée qui l'avait engendrée; et ceci est encore .plus vrai en Angleterre^ en Allemagne, en Italie et en Russie. Aussi toute l'institution, quoique jeune et capable de développement, semble-telle appeler une réforme fondamentale pour satisfaire les espérances, vagues encore mais considérables, qu'elle a fait naître.

Il serait injuste de méconnaître ce que les académies ont fait pour la science. Mais il faut avouer que leurs services paraissent faibles, quand on songe à l'importance des hommes qu'elles renferment, à l'autorité officielle qui les consacre, aux services rendus par le travail et les associations privées. C'est comme individus que les académiciens eux-mêmes ont le mieux servi la science; et l'État qui place l'académie à la tête de celle-ci, n'en a encore recueilli que peu de fruits. Pourquoi une utilité relativement si faible avec une auréole aussi brillante?

On ne voit souvent dans Tacadémie qu'une réunion libre de savants qui, à la différence de Técole, cultive la science pour elle-même, publie ses découvertes, encourage ses travaux. C'est oublier que les conquêtes de la science sont surtout l'œuvre de l'esprit et du courage individuels. Les encouragements d'une académie ne leur sont qu'une aide secondaire, et une association privée les fournirait aussi bien. Aussi longtemps qu'on ne l'aura pas compris, l'action de l'académie continuera à sembler médiocre, et sa considération en sera péniblement atteinte.

C'est qu'en réalité celle-ci aurait une autre mission, plus conforme à son caractère collectif. Depuis que la science s'est affranchie de la tutelle de l'Église, notre Europe cultivée souffre de l'absence d'une institution organique qui, sans nuire à la liberté, domine de son centre élevé les nombreux courants du savoir, examine et apprécie de plus près leur marche, et conseille et dirige la haute sollicitude et la haute surveillance de l'État. La science, si importante pour la civilisation, nous présente aujourd'hui des divergences et un chaos aussi contraires aux intérêts publics qu'en désaccord avec la nature de l'esprit, qui est l'ordre et l'unité dans la plus riche diversité.

Nous aurions donc besoin d'un grand organe central et scientifique qui, sans tendre stérilement à remplacer l'effort individuel, étudie constamment et sauvegarde les rapports de l'Etat et de la science, et corrige à l'occasion les influences anarcliiques de celle-ci. Comme un phare sublime au-dessus des flots tourmentés des systèmes, l'académie, considérant de haut toutes choses, contemplerait les mouvements variés de la vie intellectuelle, récompenserait le vrai mérite, réagirait contre les tendances mauvaises , communiquerait constamment avec les savants de premier ordre, préparerait ou enrichirait toutes les collections. Une académie ainsi comprise pourrait occuper, à côté du ministre des cultes, le beau rôle qui appartient au conseil d'État dans la politique et la législation ordinaire. Elle pourrait être réellement à la tête de la vie scientifique du peuple.

Jusqu'à ce jour, la plupart de nos académies font presque abstraction des sciences spéciales enseignées dans les facultés, pour ne s'occuper que des sciences mathématiques et physiques.

OU des sciences historiques et philosophiques. Sans doute, l'académie doit être en quelque sorte calquée sur Vorganisme de la scien$e elle-même et répondre à ces grandes lignes. Mais cette division théorique ne doit pas lui enlever la meilleure part de sa valeur pratique, ce qu'elle fait dans la plupart des pays.

Une académie conçue et organisée dans un esprit viril et politique devrait — et l'Institut de France en donne le mieux l'idée (a) — réunir dans son sein les hommes les plus considérables de toutes les sciences, et ne point exclure les théologiens et les jurisconsultes. Elle se garderait mieux d'oublier les conséquences pratiques et les corollaires des progrès scientifiques ^.

Les travaux de ce grand corps pourraient être ainsi répartis : 1) sciences physiques et naturelles^ en y joignant les sciences médicales; 2) sciences philosophiques, avec une plus grande application à la philologie et à Yinstruction publique ; 3) sciences historiques et politiques, y compris les sciences de YÈtat et du droit; 4) sciences théologiques, et leurs rapports avec la culture du peuple ; 5) les belles-lettres, dont l'influence si grande a été trop méconnue par nos politiques.

3. Les communications de nos académies prendraient dès lors un autre caractère. Ce qui en ferait le mérite, ce ne serait plus, comme dit Jacob Grimm, a les germes d'ouvrages futurs ou les riches matériaux scientifiques qu'elles fournissent d ; ce serait surtout la claire et sûre détermination des étapes et de l'état des sciences, de leur influence sur le bien général, et les avis et propositions formulant et propageant les vérités acquises.

(a) On sait que V Institut de France^ créé par la Convention, comprend cinq académies :

1) Française; —2) Inscriptions et belles-lettres; — 3) Sciences;— 4) Sciences morales et politiques ; — 5) Beaux-arts.

Elles ont toutes, ainsi que l'Institut lui-même, le caractère d'établissement public capable de recetoir des dons et legs.

Gonst. de l'an HI : « Il y a pour toute la République un Institut national, chargé de recueillir les découvertes, de perfectionner les arts et les sciences. » Comp. Fontenelle, cité par Littré» D", v" Académie : « L'Académie doit plus examiner que décider, suivre attentivement la nature' par des observations exactes, et non pas la prévenir par des jugements précipités. »

* La défense du système actuel par Jakob Grimm, o. c. me paraît peu heureuse sous ce rapport. Comp. BluntscMi, art. Akademie, dans le D. Statswôrterbuch.

Page 1