H. Spencer. De V Éducation, Bibliothèque utile, p
l'éducation des jeunes filles, à leur apprendre, après beaucoup d'autres choses plus ou moins utiles, celles qui leur sont indispensables si elles veulent devenir plus tard des femmes, des mères dignes de ce nom; mon programme comprenait l'économie domestique, riiygiène, la cuisine, les soins aux enfants, aux malades ; des cours de coupe, de modes, de repassage, etc., et se proposait, en un mot, une éducation pratique et altruiste pour compléter l'éducation théorique et personnelle déjà reçue.
Je cherchai à tirer tout le parti possible des connaissances que mes jeunes élèves possédaient déjà, en les appliquant aux choses de la vie. Je leur démontrai la nécessité de la division dans le travail tant pour la société humaine que pour les colonies animales. Leurs études de physique me servirent à leur faire comprendre l'hygiène de l'habitation et de l'individu; grâce à leurs connaissances chimiques elles se rendirent mieux compte des nécessités alimentaires; leur habileté naturelle et leurs dons d'observation se développèrent en faisant des expériences culinaires.
Toutes avaient plus ou moins étudié la physiologie animale; j'en profitai pour leur mieux expliquer les soins à donner aux tout petits. Au lieu de leur parler en oracle, je leur fis comprendre pour quelles raisons le jeune enfant ne doit boire que du lait; quelles raisons nous obligent à surveiller d'une façon particulière l'évolution dentaire ; pourquoi il ne faut pas faire marcher trop tôt les enfants, etc. Elles apprirent à emmailloter un bébé, elles préparèrent du lait stérilisé, elles cuisinèrent de petites soupes; toutes étaient ravies de cet enseignement qui semblait les relever dans leur propre estime, et les mères, soit après un cours théoi'ique, soit après des
INTRODUCTION
expériences pratiques, me disaient : « Ah! si on nous avait donné de semblables leçons, que d'écoles on nous aurait épargnées! » En voyant le désir d'apprendre et de savoir que témoignaient mes jeunes filles, en constatant leurs naïves maladresses, leur complète ignorance des choses qui dans une année ou deux formeraient leurs occupations et leurs préoccupations capitales, je ne pouvais que me féliciter de l'essai tenté !
Mais il fallait trouver un moyen pour donner aussi cet enseignement aux filles du peuple, pour' elles il était encore plus important que pour les autres. Malheureusement, pauvre moi-même, je ne pouvais agir seule. Je m'adressai à la ville de Bordeaux et lui proposai de créer des cours dans ses écoles; sa générosité intelligente est grande, mais le budget dont elle dispose est restreint et l'oblige à limiter ses dépenses; cependant elle accorda une des salles de l'Athénée et elle fit l'installation de ce locaP. Restait à couvrir les frais généraux. Je m'adressai à tous mes amis, aux amis de mes amis, nous réunîmes ainsi 78 adhésions qui donnèrent 235 francs. On élut un comité de dames patronesses, un conseil d'administration^; l'Académie de Bordeaux nous prêta son bienveillant concours; V École libre et gratuite d' économie domestique et dliygiène était créée !
1. Depuis^ la ville de Bordeaux couvre une partie de nos frais généraux, nous lui en exprimons ici notre sincère reconnaissance.
2. Président. M. Bizos^ recteur de l'Académie de Bordeaux: Vice- Président^ M. Durand^ inspecteur d'Académie: M. Grangeneuve, licencié en droit; Secrétaire Trésorier, M. le D'" de Coquet; Membre de comités, M. Baysselance, ancien maire de Bordeaux^ officier de la Légion d'honneur; M. Pierre de Pelleport; M. le D'^ Bergomé; M. le D'^ Masse, professeur à la Faculté; M. Besnard, officier de marine; M. Didier, docteur en droit; M. H. Gounouilhou: M. Avril^ ingénieur civil ; M. le D"" PeytouvaUj conseiller général ; M. le D' Azam, professeur à la Faculté: M. Léon Adrien, avocat à la Cour: M. Élio Bernet; M. Mestrozat.
Nous adressâmes une invitation aux directrices de toutes les écoles gratuites, sans distinction de culte, leur demandant de nous envoyer chaque jeudi les douze meilleures élèves de leur cours supérieur. Les enfants pouvaient venir seules, ou accompagnées de leurs maîtresses ou de leurs mères. J'ai vu sur les bancs de notre modeste école les grandes coiffes blanches des religieuses frôler les sévères chapeaux des maîtresses d'école protestantes et j'en ai éprouvé une joie profonde. Le 15 décembre 1898, notre école ouvrait ses portes et chaque jeudi de deux heures et demie à quatre heures les cours ont eu lieu jusqu'aux vacances. Nos petites filles occupaient le centre de la salle : les mères, car il en venait quelques-unes et elles étaient des plus assidues, occupaient les côtés. Je demandai aussi aux meilleures élèves de mes cours complémentaires de venir pour m'aider. Non pas que je n'aie pu me suffire seule, mais je trouvais un grand avantage moral au contact des enfants des différentes classes. Après avoir entendu l'énoncé du gain du père et de la mère de famille comparé à leurs besoins, après s'être rendu compte du modeste chiffre qu'il ne leur est pas possible de dépasser pour leurs pauvres repas, combien de mes élèves riches n'oseront plus tard marchander à outrance le travail de l'ouvrière ; combien aussi éprouveront une pitié profonde pour ceux qui méritent vraiment cette pitié, pour les travailleurs aux salaires insuffisants! Combien de fois mes petites filles ne m'ont-elles pas dit, et d'un air de triomphe : « Mon père gagne 100 francs par mois! » La mère ne travaillant pas, c'est avec ce gain, avec 3 fr. 33 centimes par jour qu'il faut loger, nourrir, velir toute la petite famille.
Le cours comprend deux parties : l'enseignement théorique et les expériences pratiques. Dans la première.
INTHODUCTION.
j'enseigne à mes fillettes tout -ce qui concerne Tëconomie domestique, l'hygiène des grands et des petits, la propreté véritable, la comptabilité du ménage, etc. Gomme on peut le voir, ce sont là des questions bien sérieuses pour de petites filles de 12 k 14 ans, et cependant elles m'écoutent avec une attention soutenue; elles s'intéressent passionnément; jamais dans cette année de cours je n'ai eu à en rappeler à l'ordre une seule d'entre elles; n'est-ce pas ce qui prouve mieux que tous les discours l'utilité de cet enseignement? — La leçon se complète d'expériences pratiques. Celles-ci comprenaient dans les premiers temps la préparation d'un repas très simple; je tâchais autant que possible de préparer toujours dans un seul récipient, à la fois la soupe, la viande et le légume : soupe aux choux, pot-au-feu, épaule de veau farcie, etc., ou bien nous confectionnions des mets vite faits, le temps pour l'ouvrier étant une denrée précieuse. Nous établissions le total de la dépense pour diviser ensuite ce total entre les six membres de la famille supposée, arrivant parfois ainsi à des résultats merveilleux : 15 à 20 centimes par personne et par repas, pain et vin non compris. Plus tard nous nous sommes occupées de préparer des tisanes, des cataplasmes; de faire des pansements faciles, d'emmailloter des bébés, de stériliser du lait, de faire de petites soupes. Rien ne peut donner une idée du plaisir qu'éprouvent mes jeunes élèves lorsqu'elles viennent manipuler à mes côtés. A chaque leçon, j'appelle auprès de moi une enfant par école, de façon qu'elle puisse servir de répétitrice à ses jeunes camarades et qu'elle soit dans la possibilité de leur donner des explications complémentaires sur les choses que celles-ci assises trop loin n'auraient pas bien vues. Parfois nos cours sont égayés par des incidents comiques : un jour, une des élèves les plus appliquées jeta dans la marmite la poignée qui lui avait servi à soulever
LE FOYEH DOMESTIOUE.
le couvercle au lieu du sel qu'elle destinait à la soupe ; on la repêcha au milieu de Thilarité générale et la leçon continua. Que de bonnes dispositions dans tous ces cœurs de petites filles et quel dommage de ne pas toujours diriger toutes ces frêles plantes dans la direction qui leur convient véritablement! Elles croissent à l'abandon, inconscientes, aussi capables de bien faire que de mal faire. Parmi ces filles d'ouvriers que j'en ai vu aux fines mains blanches n'ayant jamais tenu un balai ou pelé une pomme de terre! L'exemple les entraînait et elles se mettaient à la besogne de bon cœur, tenant, par une sorte de point d'honneur, à terminer leur tâche.
Quiconque cuisine doit déguster; déguster c'est peu lorsqu'il est quatre heures, que les estomacs sont jeunes et que leurs petites propriétaires sont obligées de fournir une longue étape pour rentrer au logis. Aussi je fus amenée k transformer la dégustation en un goûter sommaire dont trois grosses miches de pain firent chaque jeudi la base fondamentale. Nos préparations culinaires, faites pour une famille de six personnes environ, ne pouvaient guère suffire à former une collation pour mes 125 petites filles, mais quelques livres de chocolat, quelques biscuits, dons des amis du cours, nous permirent de ne pas donner seulement du pain sec. Bientôt même nous pûmes à notre tour faire de petites charités. Nos fillettes, n'appréciant pas beaucoup la soupe à cette heure de l'après-midi, la gaspillaient, aussi la soupe ne futelle plus dégustée que par les monitrices et par les mères de famille, le reste fut apporté à des malades par les élèves du cours.
Tout ceci est certes bien modeste; nous n'avons pas, dans cette première année, réalisé tout ce que nous
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aurions rêvé; mais que de Lien il y aurait à faire, et avec quelles sommes minimes on pourrait y suffire! J'ai indiqué nos dépenses pour les expériences culinaires, pour le goûter des enfants, le service, les imprimés, etc.; notre revenu a été de 235 francs et une fois tous nos frais payés il reste encore 34 fr. 95 centimes!
Notre pays est riche en associations de toutes sortes, en asiles hospitaliers; mais tous nos efforts, ainsi qu'on le proclame tant à l'heure actuelle, ne devraient-ils pas tendre à faire le Lien en n'avilissant pas ceux auxquels nous offrons une main secouraLle? La suprême charité qu'on puisse faire à la mère c'est de la rendre capaLle de défendre ses enfants et son foyer. Quelques leçons très simples lui feront comprendre les principes essentiels qui doivent la guider dans l'éducation de ses fils; lui permettront aussi, en rendant l'intérieur plus agréaLle et plus sain, la taLle mieux servie et plus gaie, de retenir celui que les plaisirs du dehors entraînent trop souvent vers l'alcoolisme; défendant ainsi par contre-coup non seulement la santé de l'enfant qui existe, mais la santé de celui qui pourra naître demain. Riches ou pauvres, que nos filles connaissent leurs devoirs futurs et sachent les Lien remplir. Ce n'est pas seulement par le nomLre de ses enfants qu'un peuple existe, mais par la somme de leur valeur physique, morale et intellectuelle. Pour élever celle-ci, ce ne sont pas des efforts héroïques, des Latailles tumultueuses, des volontés retentissantes qui sont nécessaires; mais un effort continu, lent et irrésistiLle, un effort dont les femmes sont peut-être plus capaLles que les hommes. En procédant doucement et systématiquement, en nous adressant à la partie de la population que les préjugés et les routines n'ont pas encore marquée d'une empreinte profonde, nous ferons plus que ne peuvent faire les révolutions politiques.
nous transformerons notre cher peuple de France en un peuple de robustes et de vaillants, et nous aurons contribué à la grandeur de la race en travaillant au bonheur des individus'.
AuGusTA Moll-AVeiss.
Bordeaux. 10 octobre. 1899.
1. Sous le titre : De V Éducation altruiste de la femme, ceiie étude a paru dans la Revue philanthropique du 10 décembre 1899. Il nous a paru utile de la placer en tête de ce ravail.
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