LE RÊVE. XXIII
blancs des Indes, Vincent avec sa corne d’abondance, Bardonneau nous montre l'apothéose de la Pâtisserie, vrai chef-d'œuvre de sculpture.
Un charivari nous remet tout en scène et l’on voit accourir Canoville avec ses hors-d'œuvre; Lamaestre, ses buissors d’écrevisses et de homards; Capdeville, sa canepetière; Coutant ses jolies petites coupes en glace royale et Bizot ses mousses. Il n'est jusqu’à mon ami Hélie qui veut à toute force nous faire goûter tous les potages anglais ; les zakouskis me remettent sur la voie : c’est à l'Opéra probablement que je me trouvais et cependant voici l'Union amicale des cuisiniers de Tours qui paraît avec ses socles en beurre ; oh! je m'y perds! grâce, grâce! voilà trois nuits que le charbon des fourneaux el la vapeur du champagne m'empêchent de dormir, et je n'ai pu constituer mon menu, bien que je sente que si tout cela était classé, réuni... mais non, je rêve encore, car Grosstephan me parle de son menu javanais, Poulain nous montre une gelée à la Rothschild; et notre ami Escoffier revient de Monte-Carlo avec une superbe pièce montée chargée de ces fleurs et de ces fruits dont lui seul a le secret.
Suzanne arrose un plum-pudding anglais monstre, les bouteilles de rhum disparaissent comme par enchantement; voici le biographe Lacam qui nous montre une carte de France gastronomique sur laquelle rien n’est oublié. Que de richesses culinaires notre beau pays renferme! mais que vois-je? le buste de Carême? le marbre de Vatell Lulli accordant son violon! Oh! oui c’est vrai, nous les revendiquons tous; c'est la gloire de notre art et les jeunes d'aujourd'hui seront bientôt à la hauteur de leurs aînés, car cette innombrable armée que j'aperçois là-bas, tout là-bas, au fond des glaces qui les réfléchissent, tous ces croquenbouches, ce Sicilien de Bonuaire, ce chef-d'œuvre de Pellé que tout le monde admire orné de celte Grecque, c’est le premier rendez-vous!
Soudain changement à vue | nous voilà tous dans une salle à manger gigantesque, oui, tous amis et rédacteurs de l'Art culinaire. .
Au centre Chatillon-Plessis, notre rédacteur en chef, notre ami à tous, qui a su nous grouper et faire sortir du néant tant. d'iniliatives qui nous honorent et honorent notre corporation. Il a en face de lui cet autre ami dévoué et précieux, notre prési-
XXI\ . RECETTES dent Louis Bérenger, à l'énergique bonté, lequel fredonne . l'hymne russe. Voici Charles Driessens, Charton, Privé, Néraud, , Lhuillery, Cabuzet, Charabot, Faure, Gilbert, Colon, Caillat, ï Neyret, etc., puis une délégation de New-York présentée par Ranholer, une autre de Rome, présentée par Mennet et Dietrich, J une autre de Londres, conduite par Devien et Lecomte, puis K: d'autres encore, d’autres toujours, de Vienne, de Berlin, de AT: Moscou, de Turquie, du Caire, de Loanda, du Brésil, de Hollande, de Belgique, de Suisse, de toute la France, de partout, enfin, partout où luttent et brillent nos vaillants artistes français, partout où l'Art sulinaire porte chaque double semaine un mot d'affection et d'encouragement professionnel, avec l'espoir de bien faire et de bien penser, et l’image de la Patrie au cœur. Ils sont là, presque une foule, un petit peuple au moins, une grande famille en tout cas, et derrière eux encore je crois de- à yiner d'autres visages, de jeunes regards qui luisent, la génération qui vient, qui nous suit et que nos efforts rendront peut- % être meilleure que nous-mêmes.
Bravo! bravol vous tous qui dressez les tables autour du monde! Bravo! nous voilà réunis un instant et nos verres vont nn se choquer dans un même toast d’ardente sympathie et de fraternité.
Ah! je sais bien que tout cela n'était qu'un rêve, puisque j'ai dû me réveiller pour l'écrire, mais cet instant fut doux, et | pour mon Noël-Gourmand de cette année, ma foi, je ne suis pas "4 fâché d’avoir rêvé...
Gustave Ganuin.