LE RYTHME LIBRE GRÉGORIEN, ET LES RYTHMES LIBRES ANTIQUES
Ainsi le rythme libre n'était pas inconnu dans l'antiquité classique; bien avant que n'apparût le chant grégorien, il avait conquis vraiment droit de cité : la poésie lui était soumise aussi bien que Ja prose. Pour s'y soumettre, les compositeurs grégoriens n'avaient rien à inventer : il leur suffisait d'être de leur temps.
Est-ce à dire qu'il faille chercher dans l'antiquité grecque ou romaine le type parfait du rythme grégorien?
Non. Ni l'un ni l'autre de ces deux genres de rythme libre, assurément très différents, que nous venons d'étudier — poésie et prose métrique — ne saurait être regardé comme le tN-^pe parfait du rythme libre grégorien.
Le rvtlime poétique, même a^■ec les libertés lyriques et dithyrambiques. « est un r\thme précis, parce que chacun des groupes qu'il emploie se décompose en temps égaux ou inégaux, dont le rapport est immédiatement saisissable : dactyles, iambes ou péons... mesures parfaitement définies à deux, trois ou cinq temps, La variété de ces mesures anime le rythme sans lui enlever rien de sa clarté» (i).
A ce titre, il .se rapproche du rythme grégorien, composé lui aussi « de temps égaux et inégaux, dont le rapport est immédiatement .saisissable >- : groupes de s} Uabes, groupes de notes, groupes de formules musicales, rythmés piir arsis et thésis. parfaitement définis à deux, trois temps et plus. — Il en diffère en ce que le chant grégorien, composé sur de la prose, groupe ses éléments comme il l'entend, sans aucun souci de reproduire tel ou tel des mètres classiques.
^l; Lalov, Aiistoxhic de Tarciitc. p. 333.
LE RYTHMK LIBRE DANS L'ANTIQUITK. 37
La prose métrique ne saurait pas davantage être assimilée à l'art grégorien. Elle n'est proprement < rythmée >i, nous l'avons déjà dit, que dans les clausules des phrases et, assez souvent, des membres de phrase. Pour tout le reste, elle ne se distingue guère que par le choix des mots de la prose ordinaire ; et son rythme mériterait assez bien le reproche que M. Laloy adresse au « rythme oratoire « : celui d'être « un rythme vague, indéterminé, une ébauche de rythme, parce que les syllabes n'ont pas entre elles de rapports définis » .
Le rythme grégorien au contraire ne se fait pas sentir seulement dans les cadences ; il court tout au long des phrases mélodiques, qu'il informe depuis le début jusqu'à la fin (i). Il n'est pas une «< ébauche de rythme » . Il est tout à la fois libre et parfait dans son genre : à l'inégalité des pieds, des incises, des membres qui le fait libre, il joint la précision nécessaire, suffisante, qui le rend parfait.
Aussi bien, le rythme oratoire métrique n'était-il plus guère qu'un souvenir archéologique à l'époque oii fut composé le répertoire grégorien. Déjà une transition s'était opérée. On sait en effet que dans les premiers siècles de notre ère, une évolution importante se produisit dans les langues classiques ; lentement la quantité des voyelles disparaît, P accent tonique s'empare du mot et le domine; une nouvelle prose, un nouveau rythme se fait jour, c'est le rythme oratoire tonique.
Comme la prose métrique, il a ses clausules, mais fondées sur Vacceîtt. Il y en a quatre seulement : les Cursus planuSy tardus, vclox, trispondaïque. La liturgie en fait un très fréquent usage dans ses Préfaces et Oraisons. La musique grégorienne elle-même a modelé sur ces cursus, surtout sur le planus, le contour de nombreuses cadences mélodiques.
Serait-ce enfin le type authentique, adéquat, du rythme grégorien? — Non.
(i; Plusieurs uni cru voir dans toutes les cadences des mélodies grégoriennes une copie des cursus métriques de la prose classique ; mais cette hypothèse ingénieuse ne résiste pas à l'examen des faits et doit être abandonnée. On ne peut guère la vérifier que dans quelques cadences déterminées.
Si \<y. prose oratoire tonique a des affinités très étroites avec les mélodies grégoriennes, appuyées elles-mêmes sur un texte tonique, il faut dire cependant que cette prose, au rythme parfois « vague, indéterminé », surtout au centre des phrases, n'a pu servir d'exemplaire à une mélodie, à une musique proprement dite, qui possède ses lois particulières de tonalité, de modalité, de rythmique, d'où découlent des droits, des libertés, des avantages, des beautés, qu'elle doit faire valoir, même aux dépens du texte et des plus belles périodes oratoires. Tout au plus peut-on dire que la prose toniqtie a servi d'appui, de modèle aux lectures et aux psalmodies les plus simples, et à quelques chants syllabiques de la liturgie ; pour le reste, la cantilène grégorienne s'affranchit si souvent et si franchement du texte, que celui-ci ne compte plus guère que comme un soutien et un canevas î Son rythme, en définitive, est mtisicaL réellement musieal.
Faut-il donc renoncer à découvrir dans l'antiquité le type achevé, adéquat, du rv'thme grégorien?
Oui ; au reste ce que nous avons essayé de retrouver dans l'antiquité classique, ce sont seulement les principes essentiels qui régissent le rythme libir du chant grégorien.
Or, nous venons d'énumérer rapidement quatre sortes de rythmes libres qui peuvent être considérés comme des ancêtres du nombre musical grégorien :
1) Rythme libre., poétique et <imusicah\ des lyriques grecs et latins.
2) Rythme libre oratoire métrique.
3) Rythme libre oratoire tonique.
4) Rythme libre oratoire mixte. (Résultat du passage du rythme oratoire métrique au rj^thme oratoire tonique).
Ces quatre rythmes, tous libres, sont distincts. Chacun d'eux pourrait même être dîdoublé, car les principes particuliers qui les régissent — quantité ou accent — diffèrent dans chacune des langues grecque ou latine, et déterminent une application spéciale; nous aurions donc devant nous huit rythmes, tous libres, mais tous dissemblables ^'AX quelque côté, par quelque détail.
Entre ces divers rythmes libres antiques et le rythme libre grégorien les similitudes sont telles qu'elles justifient pleinement
ce que nous affirmions au début, à savoir que k rythme grcgo7'icu libre plonge ses racines dans les temps classiques les plus recj^lés. Voici résumées ces similitudes :
a) Les temps premiers grégoriens, notes ou syllabes, sont indivisibles, ils sont le fondement de toute la mélodie ; or, tous les rythmes que nous avons évoqués, poétique, musical, oratoire, métrique ou tonique, dans les deux langues grecque et latine, ont tous également pour fondement les temps premiers, syllabes ou notes indivisibles.
b) Les temps premiers grégoriens se groupent en temps compo^e's, binaires ou ternaires, etc; ainsi en est-il dans tous les rythmes, libres ou mesurés, de l'antiquité gréco-romaine, et de ce groupement, résultent les pieds : iambe, trochée, dactyle, etc..
c) A leur tour, les temps composés grégoriens, binaires ou ternaires, se rassemblent, s'organisent, se mélangent entre eux avec une liberté qui exclut toute contrainte, et va môme jusqu'au caprice; n'avons-nous pas constaté cette même indépendance, ce même mélange des pieds, dans tous les rythmes libres, poétiques et oratoires, des temps classiques?
d) Enfin, les incises, membres, phrases, périodes grégoriennes se succèdent, «longues et courtes», au gré du compositeur; mêmes caprices, mên e ; fantaisies dans les vers mélangés, « longs et courts», des poètes lyriques, et dans les périodes oratoires, variées et nombreuses, d'un Démosthène, d'un Cicéron, d'un Léon le Grand.
11 est impossible, ce semble, en face de ces coïncidences, de ne pas reconnaître que les mômes principes de liberté dominent et vivifient et les rythmes classiques et les créations musicales de l'Église Romaine; impossible de ne pas reconnaître, en ces rencontres, le lien historique qui unit le grégorianisme à l'antiquité.
Sans doute il y a des différences ; sans doute le nombj-c musical grégorien ne reproduit exactement ni l'un ni l'autre des rythmes qui l'ont précédé! Mais n'en est-il pas ainsi de ces rythmes euxmêmes? 11 y en a huit; entre eux, peu de ressemblance; pour tous, les lois générales sont les mêmes, difierente en est tapplication à chacun : des circonstances de langues, d'époque, de
mœurs, de métrique, d accentuation, rendent compte de ces variétés.
Il en est de même pour la mélodie grégorienne: arrivée la dernière, elle n'est ni le calque ni l'imitation des anciens rythmes; elle s'en approprie les lois principales, elle les applique à sa convenance, librement, d'accord avec son époque, d'accord avec les textes toniques latins qui lui servent de soutien, d'accord avec son idéal religieux, d'accord aussi avec les divers éléments musicaux qui entrent dans sa formation : musique gréco-romaine, musique byzantine, musique hébraïque et peut-être d'autres encore, l'avenir nous éclairera sur ces points.
Enfin, pour tout dire et conclure : la mélodie grégorienne est de son temps, elle est latine, elle est romaine, tout en plongeant ses racines dans la plus haute antiquité.