CHAPITRE L
ARTICLE 1. — APERÇU HISTORIQUE SUR LA PROSE LATINE ET SES TRANSFORMATIONS.
1. — Les principes de Rythmique générale ont été exposés dans la Première partie de ce travail ; dans la Seconde, nous les avons appliqués à la Mélodie grégorienne pure, sans paroles; il reste maintenant à les appliquer aux camiienes romaines, appuyées sur des textes liturgiques.
2. — Si l'on fait abstraction des hymnes, et de quelques rares pièces métriques (i), traitées par les compositeurs comme de la prose, tous les textes chantés de la liturgie romaine sont en prose.
3. — Toutefois la forme, comme d'ailleurs la valeur littéraire de ces textes, est très variable. Le latin des Sacramentaires : collectes, préfaces, etc., est digne des temps classiques. Par contre, les textes tirés de l'Écriture Sainte : épîtres, évangiles,
(i) Intr. : Salve Sancta Far eus. — AU. : Solvc jubénte Deo, Fac nos inmkiiam. f. de Grad. : Vir^o Dn G'nitrix. — Ant. : Solvc jubcntc DcOy Hic vir despîdens mutitluvi, O niagnicin pietâiis, tic.
psaumes, etc. revêtent les formes moins littéraires du latin populaire ecclésiastique des quatrième, cinquième et sixième siècles. Cette différence n'est que le reflet, dans la liturgie, de l'état de la langue à l'époque de la composition des plus anciens offices contenus dans le Sacramentaire et l'Antiphonaire romains.
.§ I. — Le latin antique.
Ses deux formes : <<sermo urbanus », et •• sermo plebeius >-.
4. — Il faut se souvenir en effet que de la prisca latinitas (i) des premiers siècles romains sortirent deux langues, deux proses, ou plutôt deux formes particulières d'une même langue :
l'une, répandue dans les hautes classes de la société : le sermo urbanus, cruditus, perpolitus ;
l'autre, en usage dans le peuple : le senno plebeius, inconditus; en un mot, la langue vulgaire.
Ces deux langues ^XaS&xvX proses ; toutes les deux relevaient, on le verra plus loin, du rN'thme pris dans son sens le plus large, du rythme libre, du iio/nbre, « niivierns •■ ; mais il y avait entre elles des différences rythmiques importantes qui, précisément, se retrouvent dans le latin liturgique. Il faut donc les .connaître dès maintenant, au moins sommairement.
Ces différences provenaient avant tout de l'emploi
dans le sermo urbanus, de la quantité conventionnelle à&& syllabes;
dans le sermo plebeius, de la quantité naturelle et de l'accentuation.
A. Quantité', naturelle et conventionnelle,
.">. — Par quantité, il faut entendre ici la durée relative du temps que l'on met à prononcer une voyelle, une syllabe avec tous ses éléments.
C. — On doit -'distinguer deux sortes de quantité : la quantité naturelle, et la quantité conventionnelle.
(i) <On a peine a comprendre la répugnance qu'éprouvent certains romanistes à admettre, à la base du latin vulgaire, ce premier fond incontestable... de la prisca latinitas.» MOHi., Introduction à la Chronologie du latin vulgaire, p. lO.
7. — Quant iid naturelle. — Il est impossible de prononcer régulièrement un mot sans donner à chacune de ses syllabes une durée proportionnée aux éléments qui la composent. La quantité naturelle d'une syllabe est la durée relative du temps que l'on met à prononcer naturellevient tous ses éléments, voyelles et consonnes.
Aussi haut que peuvent atteindre nos observations dans l'étude des langues, nous trouvons des voyelles brèves et des voyelles longues. Le sanscrit avait des longues et des brèves par nature. Le grec notait z (bref), r, (long), o (bref), (o (long). Le latin, au moins dans l'écriture, ne faisait plus ces distinctions. Ces variétés d'écriture correspondaient certainement, dans le langage, à une variété non seulement de timbre, xvxav!^ de durée ; variété qui n'était pas fondée sur la mesure exacte d'un temps pour la brève et de deux temps pour la longue, mais qui néanmoins donna peu à peu naissance à la quantité conventionnelle.
8. — Quantité conventionnelle. — Celle-ci en effet profita, par la suite, de ces nuances légères pour attribuer une mesure exacte à ces différentes durées : elle dilata la longue jusqu'à lui assigner deux temps, et réduisit la brève à la valeur d'un temps.
La quantité conventionnelle n'est qu'une réglementation de la quantité naturelle. Telle était la théorie : en pratique, cette convention subissait de fréquentes et sensibles altérations.
• B. Le latin anti<jue et la quantité.
y. — a) Le sernio urbanus, sauf sur un seul point, remplissait toutes les conditions de liberté exigées par le rythme naturel ou libre, appliqué à la parole : les proportions entre les phrases, les membres de phrase, les incises et même les rythmes élémentaires, n'avaient d'autres lois que le plaisir de l'oreille et la beauté de la composition.
Mais les mots employés étaient pesés au poids de leur quantité conventionnelle, celle-là môme qu'ils avaient en poésie (i). Sur ce
(i) <<Sed quia orationem omnem constare pedibus dixi...»). QuiNTlLlEN, Inst. Or.., i-X. 4. Cf. aussi Gicéron, Orat.^ xxviii. D'autres textes encore pourraient être cités ; ils le seront ailleurs.
point seulement, la métrique conservait tout son empire. De plus, dans tout le cours de la phrase, et surtout aux cadences, l'ordonnance des pieds métriques était soumise à des lois harmonieuses (cursus), qui produisaient sur l'oreille un plaisir analogue à celui des vers, dont cependant on devait éviter les cadences propres (i).
Malgré cela, il reste vrai de dire avec Cicâron que, en poésie et en prose, «les pieds sont identiques, mais la manière de les rassembler et de les combiner pour la poésie ne ressemble en rien à la disposition qui leur est assignée dans la prose» (2). Aussi la prose cicéronienne relève-t-elle bien plus du rythme libre que de la métrique, malgré l'art délicat qui 3^ est déployé. De là son nom : rmvierus oratorhis (3), nombre oratoire.
10. Il y a une leçon à tirer de ces faits : c'est que le rythme libre, et spécialement le nombre oratoire, c'est-à-dire appuyé sur des paroles, peut exister en se basant sur autre chose que sur un vague brouillard de syllabes, confuses, sans limites précises, sans quantités appréciables: car nous le constatons : le nombre oratoire modèle, primitif, le nombre cicéronien, est établi sur un fondement métrique dort les éléments — les syllabes — s'apprécient, se pèsent, se mesurent, se comptent, en théorie au moins, avec une précision mathématique. Une assise de temps simples, ou de temps composés binaires ou ternaires, n'a rien de contraire au rythme libre musical, ni au rythme libre oratoire. II faut noter cette conclusion, pour nous en souvenir au moment où nous rétablirons le nombre libre et musical grégorien.
11. — Quant à l'accent latin, le sermo urbanus n'en a cure, en ce qui touche au rythme, ni chez les Grecs, ni chez les Latins.
(i) Cf. Introduction^ p. 32.
(2) Un seul texte en attendant les autres : «Versus saepe in oratione per imprudentiam dicimus. Est id vehementer vitiosum...». ClC, Or., 56, 189. Cité d'après L. Laurand, Etudes sur le style de Cicéron, p. 133.
(3) «Verum ea quae efficitur e pedibus, aequa conclusio, nomen aliquod desiderat : quid sit igitur potius, qiiam 7itimerus, et oratorius numerus, ut euthymema rhetoricus syllogismus? Ego carte, ne in calumniam cadam, qua ne M. quidem TuUius caruit, posco hoc mihi, ut quum pro composito dixero nuinerum, et ubicumque jam dixi, oratorium d^pere intelligar». QuiNTILiEN, Inst. Or., LX. 4.
•< Leurs traités de rhétorique conseillent ou déconseillent à l'orateur certaines combinaisons de longues et de brèves, et entrent à cet égard dans les détails les plus minutieux; mais nulle part ils ne semblent concevoir seulement la pensée que l'accent puisse contribuer à l'euphonie» (i). A cette époque, l'accent n'était qu'une pure mélodie. Nous le montrerons, lorsque nous traiterons e'x professa de la deuxième période de l'accent latin.
12. — b) Le sermo plebeius, lui, n'a rien de métrique; la quantité prosodique ou conventionnelle lui est étrangère : les principes qui l'informent sont tout différents; ce sont : la quantité naturelle, c'est-à-dire le poids naturel des syllabes, et y accentuation. Dans ce langage vulgaire, surtout lorsqu'il est appliqué à la musique, chaque syllabe compte pour un temps simple. {N. M. G.^ II^ Part., ch. v).
Il ressemble au sermo nrbanus en ce qu'il appartient comme lui au rythme libre : les phrases, les incises, grandes ou petites, sont affranchies des règles fixes de la poésie, et les proportions harmonieuses qui se font sentir entre tous les membres ne sont déterminées que par le jugement de Toreille.
Il est cependant vrai de dire que le rythme oratoire vulgaire a quelque chose de plus « vague », de plus « indéterminé > (2), que le rj'^thme cicéronien, et que celui-ci à son tour est moins précis que le rythme grégorien qui, lui, est musical.
Il y aurait donc comme une sorte tie hiérarchie, entre le rythme plebeius, » urbanus, ■> musical grégorien.
Tout ceci s'éclairera par la suite.
(i) Havet, Métrique, p. 227. — -ïDe nombreux textes de grammairiens roulent d'ailleurs sur la différence de la prose et des vers, du rythme et du mètre. Depuis Cicéron jusqu'aux grammairiens du V siècle, l'enseignement est exactement le même; aucun d'eux, en traitant de l'accentuation dans la phrase ou dans le discours, ne s'inquiète de l'accent du mot, et bien qu'il soit question de prose, tous ne tiennent compte que de la quantité». J. Vendrves, Recherches sur P histoire et les effets de l'intensité initiale en latin, p. 6g. — >i Quant à l'accent grammatical, Cicéron ne lui attribue aucun rôle dans les clausulesi). !.. Laurand, op. cit., p. 187.
''2) Ce sont les expressions dont se sert M. L. Laloy, et que nous avons rapportées dans noire Introduction, p. 37.
4 8 troisièmp: partie. — chapitre i.
§ 2. — Le latin ecclésiastique.
Ses deux principes : l'accentuation et la quantité naturelle.
13. — Ces deux langues sœurs, le scnno nrbamis et le scrvio plcbcius, vécurent côte à côte pendant plusieurs siècles. Toutefois à mesure qu'elles s'éloignaient de leur source commune, de la prisca latinitas, elles se différenciaient plus nettement. Ce fut au temps de Cicéron et de César que les dissemblances furent plus tranchées.
Mais cette dualité ne pouvait durer. A raison même de sa nature factice, la langue littéraire était condamnée à succomber tôt ou tard sous l'effort journalier du parler \ ulgaire, contre lequel les lettrés eux-mêmes ne pouvaient se défendre dans les relations ordinaires de la vie.
Dès le siècle d'Auguste, les deux langues se rapprochèrent; peu à peu les différences se réduisirent; la littérature écrite se ressentit de cette lente éxolution. et insensiblement la quantité artificielle disparut pour faire place à la quasi-égalité des syllabes et, en même temps, à l'accent mélodique et fort. C'est l'époque de \di poésie tonique, du cursus toniqjic dans la prose, et de ce que Ton pourrait appeler la musique ionique.
Vers le sixième siècle, toutes les diftérences s'étaient é\anouies pour se fondre dans une langue unique, le latin ecclésiastique, sur lequel s'appuient, se déploient toutes les mélodies grégoriennes.
14. — 11 importe de mettre au clair comment les mêmes mots latins présentent une wr^z/rr^- rr/Z/w/^/z/c totalement différente, selon qu'on les analyse prosodiquement, ou toniquement, c'est-à-dire d'après leur quantité conventionnelle ou leur quantité naturelle.
15. — Pour un poète classique et pour un prosateur cicéronien, les mots suivants forment quatre pieds distincts, qui ne peuvent se confondre :
casa,
pyrrhique.
2 temps
arma.
trochée,
3 temps
crant,
iambe.
3 temps
fnndunt,
spondée,
4 temps
NOTK^NS PRELIMINAIRES A EETUDE 1)U R^'TIIME. 49
Or, pour un poète tonique, pour un prosateur se servant du latin ecclésiastique, et pour un musicien grégorien, ces quatre mots sont identiques parce que tous ont l'accent sur la pénultième : casa, iirvia, érant, fûndunt, et ne comptent que pour deux temps simples. C'est" le spondée tonique ou paroxyton, composé d'une syllabe forte et d'une syllabe faible (i).
16. — On voit apparaître ici, avec le principe de l'accent, l 'élément /^r^^:, dont il n'était question comme élément rythmique, au moins théoriquement, ni dans la poésie classique, ni dans la prose nrbana.