‹ Le nombre musical grégorienChapitre 226 sur 534 · ARTICLE 3. — QUALITÉS RYTHMIQUES DE LA SYLLABE · texte numérisé non relu

ARTICLE 3. — QUALITÉS RYTHMIQUES DE LA SYLLABE

§ 1. — Durée ou poids des syllabes isolées.

r»8, — Il ne s'agit pas ici, bien entendu, de la quantité classique, basée sur la différence artificielle des longues et des brèves. « Le latin de l'âge d'or est un parler admirable mais factice, œuvre des grammairiens et des lettrés grécisants, qui n'a jamais été la langue du peuple » (i). Aussi serions-nous tenté, si nous avions un parti à prendre, de nous ranger avec ceux qui croient que \dL p7-ose latijie jisudle n'a jamais tenu compte de la quantité; de tout temps, elle aurait compté les syllabes sans prendre garde aux nuances imperceptibles de durée qui existent entre elles par le fait de leur composition, de leur poids matériel ou même de leur place dans le mot.

59. — Ce fait, qui peut être discutable pour l'ère classique, ne l'est plus pour l'époque grégorienne, oii le principe de l'accent a triomphé de celui de la quantité.

A cette époque, et plus tôt, il se produisait dans la prononciation le même phénomène qui se constate dans toutes les versifications oiJ l'on compte les syllabes sans les peser. M. Guyau l'a fort bien senti, et exprimé dans ses Prohlèmes de l' Esthétique moderne conteviporaine (p. 184), en ce qui concerne le vers alexandrin français : « L'alexandrin, type du vers français, repose sur cette loi, que si l'on fait entendre douze syllabes, les unes brèves, les autres hfignes, une sorte de moyenne s'établit entre leur quantité devenue incertaine aujourd'hui; elles se compensent l'une l'autre, elles se corrigent; après avoir défilé devant l'oreille de leur pas sonore, les unes en courant, les autres avec une démarche plus grave, elles laissent l'impression de douze individualités distinctes, sur lesquelles on peut compter également pour composer le bataillon sacré des vers. Cette assimilation des syllabes les unes aux autres ressemble un peu à ce qu'on appelle en musique le

(i) Salomon Reinach. Grammaire latine, p. },-})i.

tempérament, avec cette différence que c'est la durée et non la hauteur des sons qui est ainsi tempérée ».

Si en français, où les syllabes sont sensiblement plus longues les unes que les autres, le te7)ipcra}iient quaiititaiif s'établit avec tant de facilité, combien plus dans le latin liturgique où les différences de durée sont moins sensibles.

Examinons d'ailleurs d'un peu près \q poids naturel des syllabes et nous verrons que les différences sont très légères.

A. Poids naturel des syllabes nues.

60. — D'abord toutes les voyelles sont de même durée; elles ont perdu la quantité qu'elles avaient dans le latin classique : le timbre seul les a distinguées pendant quelques siècles ; aujourd'hui à Rome, chaque voyelle n'a plus qu'un seul timbre.

Les syllabes nues sont donc toutes égales entre elles ; il faut le même temps pour émettre la voyelle la plus grêle i et la plus grave u ( = ou).

Quant aux consonnes qui revêtent les voyelles, elles ne modifient pas sérieusement leur valeur.

B. Poids naturel des syllabes consonnantes.

(il. — Si les consonnes précèdent les voyelles — syllabes consonnantes — la modification est nulle ou à peu près : la poésie elle-même, si délicate, si attentive sur ce point, n'allonge jamais une voyelle pour ce fait. Par exemple, 6 est bref dans tous les cas suivants :

O riens, ro-go, tro-pkaeum, stro-pha (i).

62. — Denys d'Halicarnasse, il est vrai, fait une remarque qui semble, à première vue, contredire cette doctrine. Après avoir dit,

(i) La raison en' est — nous l'empruntons au Dictionnaire de P Académie des Beaux-arts — que « le son de la voyelle doit frapper simultanément avec le temps... que comporte la note correspondant avec la syllabe; donc si l'initiale de la voyelle est une consonne, cette consonne doit nécessairement être anticipée, précaution sans laquelle la voyelle frapperait après le temps, altérerait le rythme musical, le rendant indécis >.

comme nous, que la poésie métrique considère comme brèves les

quatre syllabes ô, ôo, -zzô, <7~z6 des mots ôoo;, pôoo;, toô-o;, ttoÔ'^o;, sans tenir compte de l'accumulation des consonnes au début des mots, cet auteur ajoute qu' « au point de vue du débit oratoire, il n'en saurait être de même, et par le fait, la syllabe o-toô demande plus de temps pour être prononcée que la syllabe ô » (i).

Soit. Mais pour maintenir à la lettre la théorie de Denys, il faudrait admettre quatre durées différentes, de plus en plus longues, pour les quatre premières syllabes de ces mots. Et la question est de savoir si cet allongement progressif augmente assez sensiblement les syllabes pour que le tempérament qui les ramène à une sorte d'égalité n'ait plus lieu de s'exercer.

Or, ce résultat paraît impossible, puisque la poésie, si prompte à profiter des moindres parcelles de temps pour doubler les voyelles, n'arrive pas, dans les mots de cette sorte, à modifier la quantité des syllabes. Il reste donc que l'allongement indiqué par Denys n'est qu'une nuance légère, qui provient du poids matériel de la syllabe, ne change pas de façon appréciable sa quantité naturelle, et laisse prise entière à l'égalisation tempérée des syllabes.

63. — Les enseignements de la phonologie moderne sont conformes à ces appréciations. « Il ne faut accorder aux consonnes que le temps indispensable à la netteté de leur articulation. Les consonnes ne doivent jamais être indûment prolongées. C'est uniquement au son de la voyelle qu'appartiennent tous les accents, ^ous les temps du rythme... Si la syllabe débute par une consonne, celle-ci doit-être articulée dans l'instant très court qui précède le premier temps de la voyelle » . Cet « instant très court » est dit plus loin par l'auteur « un instant infinitésimal ». Et enfin : « Ayez toujours présent à l'esprit que, dans le chant, c'est le son de la voyelle qui a droit à la durée. Les consonnes ne doivent empiéter que le moins possible sur cette durée, et ne jamais s'approprier une note si courte soit-elle » (2).

(i)Denys D'Halicarnasse, De la disposition des mots, xv. — Cf. E. Bai'- DAT, Etude sur Denys d'' Halicarnasse, pp. 52-53.

(2) W. A. AlKlN, La plionologie de la Prononciation latine (Revue Gre'go rienne.1 1913, P- 117-118).

En d'autres termes, ces consonnes précèdent les voyelles d'un éclair de temps ; elles sont un simple frottement des organes, qui n'allonge pas la syllabe. En définitive, il ne faut pas plus de temps pour prononcer levavi que pour dire e, a, i ; les consonnes sont donc à négliger dans l'évaluation de la durée.

Comme on l'a très bien dit, les voyelles sont des positions, et les consonnes, des mouveinents,

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