ARTICLE 3. ~ LES ACCENTS SECONDAIRES
§ 1. — Accents secondaires binaires.
146. — Les anciens (période classique) n'admettaient i\\xuH seul accent tonique dans le mot :
« Ipsa enim natura... in omni verbo posuit acutam vocem, nec nna plus ». CiC. (2).
«Est in omni voce utique acuta, sed nunquain plus unay>. Quint. (3).
Sur ce point, les auteurs sont tous d'accord. Il ne s'agissait alors que d'un accent purement mélodique. Ce caractère d'acuité, on le comprend, ne pouvait être le partage que d'une seule syllabe ou voyelle dominant toutes les autres.
147. — Plus tard, lorsque la quantité eut disparu et que l'accent aigu fut aussi devenu intense, un accent secondaire lit son apparition
(i) Car le rythhie phraséologiqiie l'emporte souvent sur le rythme des mots isolés.
(2) Or. XVIII, 58 (SCHOELL, p. ICI, LVl).
(3) Inst. or., I. 5, 29-31 (SCHOELL, p. 102, LVIl).
dans le latin ecclésiastique et vulgaire. « Il frappait les syllabes d'un mot. de deux en deux, en descendant et en remontant, à partir de la syllabe marquée de Taccent principal : ce que les romanistes appellent le principe de V accentuation binaire; v. g. sdngninis, occidinius,impenitorJ}npeyatôreui, întercîdiniiis, etc. » (i). Cet accent secondaire était, à la vérité, plus faible que l'accent principal, mais plus fort que les syllabes atones.
148. — Les philologues apportent ordinairement les preuves suivantes de l'existence de cet accent :
1° Les dérivations de mots dans les langues romanes ; ainsi en français :
ornanicntuui devient ornement
boiiitdteni — bonté
vereciindia — vergogne
etc.
Pressées entre deux accents, les voyelles intertoniques s'affaiblissent ou même disparaissent.
2° La poésie tonique ou rythmique, adoptée par les poètes chrétiens, est généralement basée sur le rythme binaire, ce qui ne se peut faire sans l'accent secondaire : ses règles reposent sur l'alternance de syllabes accentuées et de syllabes atones :
Stdbat mater dolorôsa
Jûxta crûceui lacryniôsa Cûjus dnimavi geménteni
3'^ La mélodie grégorienne fournit une troisième preuve, aussi décisive que les précédentes, et les philologues pourraient s'en prévaloir. Cette mélodie, par sa manière de traiter l'accent principal et les syllabes antétoniques des longs mots, nous révèle l'existence d'accents secondaires, qu'elle traite de la même manière que l'accent principal. Cette preuve se trouvera développée plus loin lorsqu'il sera traité de la mélodie et de la durée de l'accent tonique dans le chant grégorien.
(ij V. Hexry, Précis... p. loi.
4° Enfin, toute la psalmodie grégorienne prouve dans les cadences la nécessité d'un accent secondaire (i).
§ 2. — Accent secondaire Initial d'intensité.
149. — Il suffira de mentionner un autre accent secondaire initial d'intensité, reconnu dans le latin fostclassique par les philologues, mais dont on ne trouve aucune trace dans les mélodies grégoriennes.
Après avoir parlé de l'accent pénnltiènic d'intensité en latin, M. Vendryes ajoute : « Plusieurs faits semblent prouver que cet accent n'existait pas seul et qu'il était accompagné d'un contreaccent au commencement du mot : soit sur la syllabe initiale, soit sur la deuxième syllabe avant l'accent >- : et cet accent était « d'autant plus fort que le mot était plus long » (2).
M. Vendryes expose ensuite ces faits; tous sont tirés des langues romanes, qui ont cet accent initial. Puis il réfute une opinion erronée sur la provenance de cette intensité initiale du roman : ne serait-elle pas une survivance de l'intensité initiale primiti^'e de la langue latine? La réponse est nettement négative.
« L'intensité initiale romane doit être issue de l'intensité de la pénultième, comme l'indique le fait caractéristique, signalé plus haut, que l'intensité du contre-accent initial dépend de la longueur du mot. Le contre-accent initial est une conséquence secondaire de l'accent pénultième, et ne saurait donc lui être antérieur... D'ailleurs un certain nombre de faits, phonétiques, prosodiques et morphologiques prouvent que la langue latine a traversé nne période pendant laquelle les initiales ne possédaient aucune intensité appréciable » (3).
150. — Sans doute, à l'époque où les mélodies grégoriennes ont pris naissance en s'appuyant sur la langue latine, cette intensité initiale romane n'existait pas encore, et l'intensité initiale primitive avait déjà disparu; car rien, dans nos cantilènes, ne trahit son existence.
(i) Cf. notre Petit Traité de Psalmodie.
(2) Recherches.., pp. 15-17. — Cf. V. Henry, Précis.., p. loi.
(3) Ibid., pp. 19-20.