‹ Le nombre musical grégorienChapitre 275 sur 534 · IX- S · texte numérisé non relu

IX- S

« pbis sonat »

Rhaban Maur

(ix^ s.)

» vigor vocis » .

Il faut noter soigneusement que tous les auteurs qui parlent de r intensité de l'accent n'omettent jamais de mentionner tout d'abord son acuité. Et à bon droit; car on sait maintenant que l'acuité a persévéré jusque dans les bas siècles du Moyen-Age(i).

277. — Mais ces textes ne suffisent pas à fixer l'époque où l'intensité tonique a fait son apparition. En effet, tout porte à croire qu'avant le v^ siècle, l'intensité s'était déjà emparée de la syllabe accentuée. Vendryes le remarque fort à propos. Pompeius, dit-il, donne cet enseignement comme traditionnel, et hoc traditîini est ; mais « cet enseignement pouvait avoir été transmis par deux ou trois générations de grammairiens sans être pour cela très ancien ; on n'en trouve aucune trace à une époque antérieure » (2).

Ceci, sans rien exagérer, nous reporte peut-être au début du lye siècle. Si on essaye de remonter plus haut vers les temps classiques, la certitude diminue.

MM. Weil et Benloew (3) ont cru trouver dans un texte de Quintilien {Inst. or., xii, 10, 23) un indice que les Latins appuyaient quelque peu sur la syllabe aiguë : « Sed accentus quoque, cum rigore quodaui, tum similitudine ipsa, minus suaves habemus ». Ces auteurs, tout en reconnaissant que le mot rigor désigne avant tout l'inflexibilité avec laquelle l'accent se maintient toujours sur la pénultième ou l'antépénultième, voient dans cette expression un acheminement vers l'accent moderne. On peut voir ci-dessous à l'Appendice (e, 2^^ texte) la réfutation de cette opinion par M. P. Lejay et par le D^ allemand Kiihner.

La solution de cette question spéciale n'a pas pour nous d'importance pratique réelle, car l'accentuation purement classique n'était plus en usage à l'époque grégorienne ; tout en étant attirés, comme nous l'avons dit au ch. m, p. 112-114, vers l'opinion de M. Lejay, nous n'avons pas besoin de prendre parti.

(i) Voir les textes de Pompeius (Append. K, 2<= texte), où nous réfutons Vendryes sur ca point.

(2) Recherches., ..., p. 30.

(3) Théorie générale ... p. 9.

228 TROISIÈME PARTIE. — CHAriTRE V.

§ 2. — Témoig-nag-e des lang-ues romanes.

278. — Les philologues admettent tous que le toit n'a jamais eu d'influence sérieuse sur les altérations de la langue latine ; c'est r intensité C[\x\ les a produites (i).

« Sur ce point, dit M. Vendryes, il ne saurait y avoir de doute; l'accent latin, tel qu'il est attesté par les langues romanes, était un accent d'intensité. C'est lui qui a affaibli les syllabes intérieures et finales, parfois jusqu'à la chute, et modifié l'aspect des mots au point qu'après son action il y a eu une langue française, une langue provençale, une langue italienne, etc., mais non plus une langue latine. Il a été l'agent le plus puissant de la formation des langues romanes . . .

» Ainsi, à une époque qui peut être fixée au iv^ siècle environ de l'ère chrétienne, l'accent du latin était un accent d'intensité ... Sans doute il n'avait pas la même force sur toute l'étendue du domaine roman, et ■M. ]Meyer-Liibke (Gyammaire des langues romanes, i, § 009) indique fort justement des différences dialectales : en France, en Piémont, dans les Abruzzes, son intensité était très forte; assez forte encore dans l'Espagne septentrionale; au contraire en Andalousie elle tendait à s'affaiblir; de même en Toscane. Mais encore aujourd'hui, bien qu'avec des sorts divers, il s'est conservé à la même place dans la plupart des dialectes romans » (2).

11 n"}- a pas à insister sur une chose qui n'est pas controversée.

279. — Il y a lieu au contraire de nous arrêter brièvement, pour

(i) Quelques-uns attribuent aussi une grande influence à la quantité ancienne, et croient voir dans la formation des langues romanes la preuve de la persistance de la quantité classique jusqu'à la fin du I\Ioyen-Age. En réalité, ce n'est pas tout-à-fait exact. Lors de la formation des langues romanes, la quantité artificielle était tombée depuis longtemps ; mais l'influence qu'elle exerça de tout temps sur la vocalisation des voyelles et leur timbre persista et aboutit aux déformations de voyelles que l'on constate dans les langues romanes. — De plus, il ne faut pas oublier qu'à côté du langage courant, où les altérations allaient se multipliant, subsistait le latin ecclésiastique, qui se conservait intact, comme il est facile de le montrer par les mélodies. grégoriennes, où l'on trouve souvent, chargées de neumes, des syllabes tombées dans le parler populaire sous l'influence de l'intensité des syllabes voisines.

(2) RechercJics ..., pp. 14-15.

la discuter, à une conclusion, selon nous erronée, que l'on pourrait tirer des faits que nous venons de dire.

Nous avons vu plus haut, p. 140-141, que ce point de l'histoire de la phonétique latine est précisément l'un des deux arguments ( i ) qui ont amené M. W. M. Lindsay à affirmer l'intensité de l'accent classique. Le savant philologue prétend en effet que les affaiblissements et les syncopes des voyelles intérieures se remarquent au temps de Varron, comme au temps de Servius et de Pompeius; et il en conclut que F intensité de la pénnlticvic est un fait qui règne dans la langue latine depuis l'époque classique (2).

Cette thèse est très attaquée par un grand nombre de linguistes et des meilleurs. « Les preuves citées à l'appui, objecte M. Lejay (3), sont exclusivement des faits, ou plus exactement l'explication moderne de ces faits >- . Or ces affaiblissements des voyelles intérieures, dus, d'après M. Lindsay, à l'intensité de la pémdtième latine, M. Lejay, s'appu3'ant sur M. Louis Havet, les attribue à l'intensité des initiales latines (Cf. ci-dessus, pp. 107-108). « Les initiales latines, dit-il, étaient intenses, et cette intensité les protégeait contre les altérations auxquelles elles étaient exposées en devenant intérieures » (4).

(i) L'autre argument est, on le sait, tiré de la terminologie dont se servent les grammairiens latins. Empruntée aux Grecs, elle ne correspondrait pas, selon M. Lindsay, à la vraie accentuation latine. Nous croyons avoir suffisamment répondu en reproduisant et en discutant les textes des auteurs, surtout si l'on veut bien se reporter aux explications détaillées que nous avons rejetées en Appendice.

(2) Voici son texte : Après avoir reconnu que les anciens auteurs attribuent à l'accent latin un ton, une mélodie, et les plus récents nno. force, M. Lindsay ajoute :

« Some would explain this différence of language by supposing the Latin accent in the time of Varro to hâve been more of a pitch-accent than it was in the time of Pompeius ... I cannot see much ground for discriminating between the accent of Varro's time and of a later âge. The same processes of syncope and vowel-reduction are at work at both periods and the cause of thèse processes must hâve been the same stress-accentuation. But there may well hâve been a change in the Greek accentuation which became more and more apparent in each successive century ». The Latin Language, p. 154.

(3) Revue critique^ t. XLlll, p. 291.

(4) Cette intensité, ajoute d'ailleurs ]\L Lejay, € n'exclut pas un accent de hauteur de même nature que l'accent grec antique, et que l'accent probable de la langue mère >.

En effet, tant qu'elles restaient initiales, elles demeuraient immuables, protégées par leur intensité même ; glissaient-elles à l'intérieur des mots, aussitôt elles subissaient l'influence de l'initiale nouvelle et s'affaiblissaient; ex. : fâcio, cônfïcio ; z dans ce dernier mot est un affaiblissement de Va ÙQfdcio.

Nous ne croyons pas qu'il ait été répondu à cette explication, qui a l'avantage de mettre d'accord les faits de linguistique et l'enseignement des auteurs latins (i).

Inutile d'insister sur une question qui n'a guère pour nous qu'un intérêt historique et qui est plus que douteuse.

280. — Une remarque importante qui aura plus loin son application pratique dans l'exécution des mélodies grégoriennes.

Il paraît donc certain que l'intensité de la syllabe tonique ne s'est introduite q^wq, progressivement et assez tardivement dans la langue latine; plus on se rapproche des temps classiques, plus ténue, plus légère aussi se révèle cette intensité ; plus au contraire

(i) « La théorie de l'intensité de l'accent latin, ajoute M. Lejay, /. c. n'est contredite, au jugement de M. Lindsay, que par le « silence » des grammairiens (p. 151). Il y a plus que leur silence. Ils ont emprunté aux grammairiens grecs leur terminologie, ce qui suppose la similitude des accents. Ils ont fait davantage : ils ont laissé des descriptions minutieuses qui toutes se rapportent à un accent de hauteur. J'ai tort de dire « toutes » : Pompéius semble décrire un accent d'intensité. Mais il est du V^ siècle après J.-C, à une époque où l'accent latin avait certainement changé de nature (?) et était devenu ce qu'il est dans les langues romanes. M. L. cherche alors à repousser ces témoignages par deu.x objections : les descriptions sont traduites d'ouvrages grecs ; les auteurs des traités d'accentuation étaient rarement des Romains. A la première, on peut répondre qu'il est étonnant que tant d'écrivains n'aient jamais trahi la profonde différence des deux systèmes. Nous avons précisément chez nous un exemple de ce qu'une tradition d'école peut encore supporter de vérité grammaticale. Marmontel, dans ses Eléments de littérature^ nie que le français ait un accent propre et en même temps il affirme que « le caractère de notre langue est d'appuyer sur la pénultième ou sur la dernière syllabe des mots 1>. Un linguiste n'aurait pas de peine à tirer de telles assertions la vérité qui s'y trouve voilée. On ne sait trop à quels grammairiens convient la deuxième objection. Il y a une autre observation à faire, plus importante. Il faut distinguer entre les grammairiens de la décadence, copistes serviles de leurs devanciers, au milieu desquels Pompéius tranche comme une exception honorable, et les auteurs plus anciens qui, depuis Varron jusqu'à Quintilien, ont décrit l'accentuation latine. Ceux-ci peuvent être des écrivains systématiques j leur accord, sur un fait quotidien de leur langage, ne peut être négligé sous le prétexte qu'ils s'inspirent des idées grecques 5>.

on s'avance vers les temps des langues romanes, plus cette môme intensité prend d'ampleur et de vigueur. Or, il né faut pas l'oublier, l'origine des mélodies liturgiques latines avoisine de très près l'époque classique; au iv^ et au v^ siècles, nombreuses déjà sont les pièces musicales qui ont vu le jour(i). Si l'acuité, ce caractère unique primitif de l'accent, s'y affirme avec un soin jaloux, on peut, sans crainte d'erreur, présumer que la force n'y entrait alors que pour une minime part ; elle existait, mais k peine sensible et d'une nature délicate.

D'ailleurs ne serait-il pas. hors de propos, et d'un anachronisme manifeste, de proposer, pour l'exécution de nos cantilènes liturgiques, un accent dont la lourdeur et' la force ont amené la décomposition de la langue latine? Si nous voulons rester d'accord avec les lois philologiques, historiques et esthétiques, il faut préconiser l'emploi d'un accent modérément intensif, encore vraiment latin et non pas roman, dont la délicatesse et l'élégance rappellent les quatre ou cinq premiers siècles de notre ère, qui ne porte aucune atteinte à la langue, mais la conserve au contraire dans sa parfaite intégrité.

281. — Voici comment on pourrait résumer en quelques mots l'histoire de l'accent latin, — et ce serait en même temps résumer ce chapitre et les précédents :

Ce que nous appelons maintenant « accent tonique » était, dans les langues indo-européennes, simplement un « ton », une élévation mélodiqîie.

Cette acuité est restée, pourrait-on dire, la caractéristique essentielle de l'accent latin; elle n'a jamais varié, on la retrouve encore aux xiF et xiip siècles :

à l'époque classique, l'accent était aigu et bref, rien de plus;

à l'époque postclassique ow grégorienne, l'accent, toujours aigu et bref, était devenu, en plus, légèrement intensif ;

à l'époque romane, la brièveté avait disparu, et l'accent était devenu aigu, fort et long.

(i) Plusieurs même, les Préfaces par exemple, sont toutes pénétrées de métrique, les cadences sont calquées sur des cursus cicéroniens ; à une brève correspond une seule note ; à une longue,deux notes.

282. — Mais l'accent roman n'a rien à \oir avec l'art grégorien. La seule chose qu'il nous importe de savoir, c'est la nature, ou les qualités matérielles de l'accent à l'époque grégorienne ; or ces qucilités étaient Vacuité, la brièveté et une discrète intensité.

Il nous reste à étudier V accentuation proprement dite, c'està-dire le rôle quasi spirituel — accentus velut anima vocis — de l'accent sur l'ensemble du mot, et à tirer de tous les faits étudiés des conclusions rythmiques de la plus grande importance pour la pratique des mélodies liturgiques.

Ce sera l'objet du chapitre suivant.

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