CHAPITRE VI
LE MOT LATIN (suite).
283. — Nous lisons dans les Mélodies grégoriennes de Dom Pothier une page absolument parfaite (i) sur le mot, sa- formation, son accentuation, sa prononciation, même son rythme : on ne saurait trouver une meilleure introduction au présent chapitre. Résumons et citons.
Comment se forment les mots ? Avec des syllabes.
Mais suffit-il de juxtaposer des syllabes pour qu'il y ait un mot? Non.
« Ce qui constitue le mot, lui donne sa forme, son existence comme mot, ce nest pas la simple juxtaposition des syllabes. Il ne suffit pas, en effet, que celles-ci se succèdent simplement, si elles ne se fondent en un seul tout, en un tout indivisible, comme l'idée que ce tout est appelé îl exprimer. Les syllabes, par elles-mêmes, prises isolément, nexpriment rien de distinct ni de complet; c'est seulement par leur jonction, ou plutôt par leur fusion, qu'elles disent quelque chose. Que ma pensée, par exemple, se porte sur la ville de Rome; pour l'exprimer, je dis, Roma; mais parce que l'objet de l'idée est un, et qu'il ne peut se partager par moitié sur chacune des deux syllabes du mot, j'émets celui-ci tout entier connue d'un senl nionvement. Ce phénomène qui imprime ainsi un mouvement unique à la série des syllabes qui composent chaque mot, constitue P essence même de l'accentuation ».
Ecoutez l'émission d'un mot latin, Déus, Dàminus, redémptor, muliéribus, etc.... accentué régulièrement.
« Chaque mot est produit par une impulsion unique qui commence avec la première syllabe du mot, atteint le point culminant de sa force [nous ajouterions volontiers : et de sa mélodie] sur la syllabe principale, appelée pour cela syllabe accentuée, et vient
(i) Ch. VIII, De la profionciaiion latine, pp. loo-ioi.
expirer pour ainsi dire sur la fin du mot. Jusquà ce que la syllabe accentuée soit prononcée, la voix semble monter; elle retombe ensuite sur la dernière syllabe du mot et s'y repose un instant avant de prendre un nouvel essor ^> (i).
On ne peut décrire avec plus d'exactitude l'émission du mot isolé. Toute la rythmique grégorienne est en germe ici.
284. — L'étude qui va suivre ne sera que le commentaire de cette page suggestive, et l'analyse intrinsèque de ce « mouvement », de cette « impulsion » qui embrasse, enveloppe tous les éléments du mot : syllabes aiguës et grades,
fortes et faibles,
brèves et longues (2), pour en faire une unité mélodique,
intensive,
quantitative, et aboutir enfin à V m\\\è. rythmique à laquelle on doit, en dernière analyse, l'unité verbale : f unité du mot et V unité d'idée.