ENCHAÎNEMENT DES RYTHMES SIMPLES PAR LE GRAND RYTHME DE LA PHRASE
435. — Entre deux rythmes simples juxtaposés, comment s'opèrent l'enchaînement des mots et l'unité de l'incise?
Dans notre exemple Sâncta Déi Génitrix, les deux premiers mots sont reliés, nous l'avons vu, par leur place à l'arsis et à la thésis d'un rythme simple. Comment maintenant s'enchaîne à ce qui précède le mot Génitrix, qui, à lui seul, forme un rythme simple très distinct?
l'incise. — ENCHAINEMENT DES MOTS. 305
Sàc-cta Dé- i Gé- ni- trix Fig. les
Ces deux rythmes semblent purement juxtaposés, car il n'y a entre eux ni enjambement sjilabique, ni jonction par le rythme.
La réponse à cette question appartient plutôt au chapitre xi, où il sera traité de l'union des incises et des membres entre eux. Cette incise si courte contient cependant deux petits membres, deux rythmes qui s appellent, se répondent /'un l'autre; elle présente dès lors, en raccourci, l'application d'une loi générale de grand rythme. Mieux vaut donc attendre pour en parler .amplement.
436. — Cependant une réponse somriiaire peut être donnée tout de suite. La liaison entre ces deux rythmes s'opère :
a) par le sens littéraire, qui s'achève avec le mot Génitrix ;
b) par le sens mélodique, qui se complète sur le même mot ;
c) par le sens intensif, qui s'en va croissant jusqu'à l'accent principal situé sur Génitrix;
d) et enfin par les deux rythmes qui se répondent l'un l'autre.
437. — On peut ajouter qu'à la base de cette grande construction rythmique persiste, invisible mais réel, le rythme élémentaire qui a servi à fixer les ictus et en relie tous les mots. Le mot Déi, formant une cadence féminine, avec finale au levé, appelle une suite ; et ainsi le mot Génitrix est enchaîné à ce qui précède par les simples lois du rythme naturel. Cette analyse par rythmes élémentaires doit pratiquement disparaître dans l'exécution. Elle n'en est pas moins réelle :
Sàn-cta
Fig. 166.
438. — U enjambement des mots-rythmes sur les mesures et r enveloppement des mots par le rythme sont les deux procédés intrinsèques les plus efficaces de l'enchaînement des mots et de
l'unité de l'incise; ils nous font pénétrer dans les rouages les plus intimes de son organisme et en révèlent les secrets.
Cependant, tout bien considéré, le plus important des deux est l'enjambement : rythmer un mot est, sans contredit, la tendance première de tout chantre avisé ; ainsi faut-il préférer ce moyen toutes les fois que le contexte oratoire ou musical n'indique pas de le délaisser. La suite de nos études éclairera cette préférence et en donnera les raisons.
Ce qui est certain, c'est que l'absence d'enjambement des mots ne peut être que momentanée dans le cours d'une mélodie, syllabique ou mixte, et que toujours un viot rythmé doit terminer le membre ou la phrase.
C. Action synthétique de la mélodie, de la quantité et de l'intensité.
439. — Les deux procédés que nous venons d'examiner se rattachent mi rythme; mais il en est d'autres, intrinsèques aussi, qui conduisent à l'unité de l'incise, ceux-là mêmes qui, avec le rythme, ont déjà procuré l'unité du mot : la quantité, la mélodie, la dynamie. Toute l'industrie de ces agents s'applique à agglutiner entre eux les divers éléments de l'incise — sons, durée, force, mouvements rvlhmiques — et, puisqu'il s'agit de musique avec paroles, à enchaîner les mots les uns aux autres. Chacun opère selon sa nature et son mode d'action ; mais tous tendent au même but : l'unité du membre, l'unité de la phrase.
440. — La mélodie, unie à la quantité, travaille à cette synthèse par la succession logique des sons montants et descendants, les uns brefs, les autres longs, tous harmonieusement disposés et proportionnés, de manière à exprimer une pensée, un sens musical, donnant un sentiment d'ordre, d'unité et de beauté.
441. — La dynamie, compagne inséparable de la mélodie, projette sur toute l'étendue de l'incise et de la phrase et sur ses moindres éléments, la lumière et les ombres, délicatement ondes, de ses crescendo s et decrescendo s, et les fond également dans l'unité de ses mille nuances.
Comme il y a, dans chaque mot, une S3'llabe maîtresse plus aiguë, plus intense, plus arsique, qui reçoit l'accent tonique et groupe
LINCISE.
ENCHAINEMENT DES MOTS
autour d'elle, sous sa domination, toutes les autres syllabes : anima vocis ; de même il y a, dans chaque membre, une note, un temps composé à la fois plus aigu, plus intense, plus lancé que tous les autres. C'est ce temps composé qui contient Vaccent principal du membre; de ce sommet à triple base, il domine toute l'incise, et les autres accents lui sont subordonnés. Il est l'àme de l'incise, et répand sur celle-ci sa vivifiante influence : anima incisi.
442. — D'après ce que nous venons de dire, la place de cet accent principal se trouve souvent sur P ictus du tejnps composé le plus élevé.
Ainsi dans l'exemple :
Spé-
cu-
lum Ju-
stî-
ae
Sàn-
cta
Dé- i
Gé-
ni-
trix
Fig. i6j
l'accent principal du membre se trouve sur le si\f, syllabe sti ; sur cette syllabe le crescendo atteint son maximum d'intensité. Le membre de phrase se trouve ainsi complètement constitué dans son unité, et il est impossible d'en concevoir autrement le rythme.
443. — La mélodie a tout pouvoir pour renverser ce mouvement intensif. Ainsi la cantilène suivante :
eu- lum ju- sti- Fig. 168.
demande l'accent principal sur la première note et la première syllabe : cette place est déterminée par la nouvelle forme mélodique.
Tels sont les moyens intrinsèques dont dispose la mélodie grégorienne pour réaliser l'unité des incises.