‹ Le nombre musical grégorienChapitre 38 sur 534 · ARTICLE 1. - POSITION DE LA QUESTION · texte numérisé non relu

ARTICLE 1. - POSITION DE LA QUESTION

173. — Les anciens ne se contentaient pas d'avoir à leur service une terminologie claire et précise pour exprimer le mouvement rythmique ; ils avaient en outre, pour le transmettre au dehors, pour le peindre aux yeux, non seulement les mouvements du corps dans Xorchestique, mais encore le geste. Comme nous, ils se servaient du pied et de la main, et tout naturellement ces gestes reproduisaient les mouvements rythmiques de la danse. Le levé de la main ou du pied correspondait à Varsis; le baissé, à la tJiésis. Quoi de plus naturel, puisque selon Fr. Nietzsche (i) le motif musical ou rythmique lui-même n'est que « le geste de V émotion musicale », expression aussi juste que hardie.

174. — L'indication du rythme au moyen de la main ou chironomie (x^'P» main, vôuoç règle) a existé de tout temps. Nous renvoyons pour le point de vue historique à un excellent article publié par Dom Ambroise Kienie dans la Vierteljahrsschrift fUr Musikwissenschaft, Leipzig, Breitkopf et Hârtel, 1885, p. 158 (2).

On verra que ie chant grégorien lui-même s'exécutait sous la direction d'un pHmicerius ou prior scholae dont la main indiquait les mouvements de îa mélodie et du rythme.

175. — Dans sa Commemoratio brevis, Hucbaîd n'hésite pas à conseiller au maître de chant d'indiquer la marche rythmique au moyen d'une percussion quelconque du pied ou de la main afin d'inculquer aux enfants, dès leur bas âge, la science pratique {^disciplina) du rythme {canendi œquitas sive numerositas).

(i)Cité par Riemann : Les éléments de P Esthétique musicale, édit. française, p. 203.

(2) Cf. Tradu6lion française de cet article, Musica Sacra de Gand, octobre 1885, p. 19. — Cf. aussi Paléographie Musicale^ tom. I, p. 98, note 5.

« Cette manière de diriger le chœur, dit Dom A. Kienle, nous paraît, peut-être, quelque peu étrange et contraire à notre pratique actuelle. Mais elle n'en est pas moins en parfait accord avec ce quelque chose de naturel et de spontané qui caractérise ce temps- là, et elle est très propre à faire chanter avec ensemble...

« Le chantre chargé d'instruire les autres dans le plain-chant a instinctivement recours à ce moyen, véritable méthode intuitive en musique, lorsque les paroles lui font défaut ou ne suffisent pas à son idée. Et cela est fort naturel ; la mélodie devient par là visible, plastique, saisissable. Aussi penserions-nous que ce mouvement qui vient si naturellement pourrait, malgré son irrégularité subjective, se réduire à une certaine loi, se préciser objectivement et devenir comme la règle du beau pour les arts mimiques. Telles ont dû être assurément les lignes tonales que décrivait le chantre romain ; fines, élégantes, typiques, égales pour des formes égales, basées sur certains gestes fondamentaux et pourtant assez libres pour répondre par un accent plus fort ou plus faible à chaque impulsion intérieure du chantre » (i),

I ^6. — Le problème est très bien posé dans ces lignes. Il faut maintenant essayer de le résoudre. Bien que nous n'ayons jusqu'ici qu'une connaissance très générale des rythmes, et que les éléments mélodie et texte nous manquent encore, nous en savons assez cependant pour formuler les principes d'une chironomie grégorienne, et les appliquer aux différents rythmes que nous avons déjà étudiés, car tous sont grégoriens.

ARTICLE 2. - DIFFÉRENTES CHIRONOMIES.

177. — Les gestes fondamentaux qui doivent servir de base à la chironomie doivent éviter nettement tout ce qui ressemblerait à la mesure et aux mouvements raides et disgracieux enseignés dans nos solfèges.

Il faut partir de ce large principe que la chironomie, comme la notation graphique, doit exactement reproduire non la mesure, mais la marche rythmique et mélodique de la phrase musicale et ne s'en écarter jamais.

(i) Cf. A. Kienle, loc. cit.

Et si, comme nous l'avons vu, il y a plusieurs manières d'analyser la marche rythmique d'une phrase musicale, laquelle devronsnous suivre?

Cette observation nous conduit à reconnaître qu'z7 y a Juste autant de sortes de chironomies qu'il y a d'espèces d'analyses rythmiques.

178. — rt) Il y a une chironomie ictique individuelle, si la main frappe chaque ictus individuel, chaque note :

JL

Fig. iio

Ce procédé est détestable, c'est le martellement !

1 79. — b)\\y di une cJiirononiie rythmique e'ie'mentaire, si la main dessine chaque groupe rythmique élémentaire par un levé et un baissé spécial.

Fig, III

Procédé court, haletant, haché et, par suite, peu heureux.

180. — 0 I^ y 3-Ura une chironomie rythmique par temps composés, si la main décrit des courbes liées entre elles dont les nœuds s'appuient sur chaque ictus rythmique :

Fio. 112

Cette chironomie est déjà meilleure que les précédentes : elle est plus liée et plus fondue. Mais si elle marque exactement tous les pas, sa marche est trop terre à terre ; elle ne sait pas s'envoler librement avec la mélodie et le rythme.

io6

i8i. — ^) Il y aura une chironomie rythmique par fuembres de phrase, si la main, tout en marquant chaque ictus rythmique, suit en même temps tous les mouvements arsiques ou thétiques de chaque temps composé.

1° Deux arsis, une thésis.

Arsis Arsis Thésis

2° Une arsis, deux thésis.

Fi g. 113'

ThAsis Thésis

Fig. 114

Cette figuration est parfaite et adéquate ; car, si elle est bien dessinée par la main, elle peut représenter les nuances les plus délicates et les plus suaves des chants sacrés.

182. — e) Enfin, il y a une chironomie phraséologique, large, noble, puissante, qui, dans un seul mouvement d'élan, comprendra un antécédent, une protase entière, et, dans une longue retombée de la main, enveloppera toute une apodose. Sa puissance, sa largeur même, ne permettent pas toujours d'en faire usage, surtout à cause de la faiblesse du chœur qui réclame un secours, un soutien entrant dans plus de détails.

183. — En somme la valeur esthétique de chacune de ces chironomies, prise à part, vaut exactement la valeur de son modèle, c'est-à-dire de l'analyse dont elle est la représentation plastique.

Néanmoins toutes sont possibles, toutes sont utiles, bonnes, artistiques, même la première en certains cas que nous déterminerons ailleurs, pourvu que leur emploi soit judicieux. C'est au

EXPRESSION PLASTIQUE DU MOUVEMENT RYTHMIQUE. lO/

chef qu'il appartient de choisir, dans cet ensemble de formes et de nuances variées, celles qui conviendront le mieux au but qu'il poursuit actuellement. Tour à tour il emploiera ces diverses chironomies, passant de l'une à l'autre avec aisance et habileté, suivant les besoins et la solidité de son chœur, mais surtout se laissant guider par les sentiments que lui inspirent le sens des paroles, la mélodie, le rythme ; afin que par son regard, son geste, il les communique aux exécutants, qui, ne faisant avec lui qu'un cœur et qu'une âme, doivent ponctuellement lui obéir et rendre avec fidélité, art et amour toutes les délicatesses de sa pensée.

Une telle direction est le sommet de l'art. Elle suppose un chef très éclairé, pénétré de la science grégorienne, et aussi un chœur souple, docile aux moindres indications, formé de longue date à l'exécution des mélodies liturgiques. Tous les chœurs n'en sont pas là : aussi doit-on souvent se contenter de gestes plus simples, plus réguliers, et s'en tenir à l'une ou à l'autre des chironomies,

184. — La meilleure, en pareil cas, pour guider les voix, c'est la chironomie rythmique par membres (181), dans laquelle la main retrace en détail les élans et les thésis rythmiques de chaque membre. C'est celle que nous allons étudier, en donnant les moyens de la pratiquer.

On peut l'allier aussi à la chironomie liée par temps composés ( 1 80), plus simple, qui est à la base de la première. Toutes deux se complètent mutuellement.

ARTICLE 3. - ANALYSE ET CARACTÈRE DU MOUVEMENT SIMPLE. SI. — Le mouvement local.

185. — Pour bien se rendre compte des gestes chironomiques et de leur concordance avec les mouvements sonores de la mélodie et du rythme, il faut avoir une idée très exacte du mouvement local et visible ; d'autre part, une notion très nette de ce dernier, ne fera qu'éclairer le mouvement rythmique lui-même.

186. — Le mouvement est la cessation du repos, de l'immobilité; comme le repos est la cessation ou l'arrêt du mouvement ;

Tout mouvement suppose un repos immédiatement précédent.

Il est clair cependant que le mouvement d'un corps ne peut être déterminé que par l'effet d'une cause motrice extérieure ou spontanée qui le met en branle.

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