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ARTICLE 2. - RAPPORTS ENTRE LE RYTHME ET LA MESURE

212. — Par elle-même, la mesure n'est rien; c'est au rythme seul qu'elle doit son existence. Par elle-même, elle n'existe pas plus que les vestiges des pas sur le sable avant que l'homme ait passé. Le rythme lui aussi marche, et les premiers temps de mesure ne sont que les vestiges de ses pas.

213. — Avant d'être un premier temps de mesure, le touchement qui le marque est le derttier d'un rythme soit élémentaire, soit composé. Ce qui caractérise le premier temps de la mesure c'est qu'il est le point d'arrivée, fort ou faible, du rythme. Là où le rythme

s'abaisse et prend pied, là où il laisse un appui, une trace si légère soit-elle, là est le début de la mesure. Entre rythmes et mesures, il y a un entrecroisement, un enchaînement continu :

Rythmf Rythme Rythme

Mesure Mesure

ou TEMPS COMPOSÉ Ott TEMPS COMPOSÉ

214. — Le rythme est donc le seul facteur de la mesure; plus encore, il lui donne sa durée : la marche du rythme est binaire ou ternaire, nous venons de le voir, et c'est lui seul qui la détermine. Il se prête volontiers dans le rythme mesuré à une marche régulière ; dans le rythme libre (chant grégorien) il mélange, il varie, comme il l'entend, la longueur de ses pas.

215. — On a voulu expliquer cette loi de binarité et de ternarité par une prétendue exigence métrique, purement dynamique, de l'oreille qui aurait besoin, dit-on, d'un temps fort de deux en deux ou de trois en trois unités pour se reconnaître au milieu de la multitude des unités premières, et les grouper en mesures. Non, ce qu'exige l'oreille, nous le savons, c'est ce sentiment de longueur, de repos, d'appui même le plus minime, se produisant de deux en deux ou de trois en trois unités. C'est cette perception de l'appui et du repos, non celle du temps fort, qui lui permet de grouper, non en mesures, mais en rythmes vivants et complets (élémentaires ou composés) la poussière des unités premières.

216. — A la lumière de ces faits, la mesure nous apparaît sous un aspect très différent de celui que les modernes se plaisent à lui attribuer.

Ils la décrivent en trois traits :

<î) Temps initial fort, ictus métrique, frappé, b) Apparaissant de deux en deux, ou de trois en trois notes, ^) A intervalles égaux.

Or, de ces trois notions, une seule, la seconde, résiste à l'examen des faits, et encore en sort-elle toute transformée.

Là OÙ les modernes ne voient que le levé et le dernier temps d'une mesure, nous voyons l'élan, le début, le premier temps simple ou composé d'un rythme ;

Là où ils voient le frappé et le premier temps fort de la mesure, nous voyons l'arrivée, la fm, le repos, le dernier temps d'un rythme.

217. — En chant grégorien, la mesure ne dépasse jamais trois temps ; elle n'est en définitive qu'«« temps composé, binaire ou ternaire, et nous préférons de beaucoup pour la désigner, cette dernière expression. Cependant si l'on conserve le mot mesure, nous n'y voyons pas d'inconvénient. Alors il faut la décrire ainsi :

La mesure n'est qu'une partie de rythme ; elle est l'espace compris entre deux appuis ou ictus rythmiques. Lorsqu'elle est complète, elle commence sur un premier appui et va jusqu'au suivant exclusivement.

Mesure

Fig. 13c

a) Son temps simple INITIAL sert de point d'appui, d'arrivée à un rythme finissant (ictus rythmique) — il est fort ou faible selon la volonté du rythme.

b) Cet ictus apparaît de deux en deux ou de trois en trois temps premiers, parce que, entre deux appuis, il faut nécessairement un élan, un levé.

c) Il apparaît à intervalles égaux dans le rythme qu'on est convenu d'appeler mesuré, et à intervalles inégaux dans le rythme libre, celui des mélodies grégoriennes.

Nous n'avons pas besoin de dire que cette théorie du rythme et de la mesure s'applique au rythme libre ou au rythme mesuré, se développant d'après les lois ordinaires d'une .marche régulière. Nous n'ignorons pas que le rythme n'est nullement tenu à cette succession calme et pacifique de ses mouvements ; il a en luimême la faculté d'exprimer tous les sentiments qui peuvent ébranler le cœur de l'homme, depuis la paix la plus pure et l'ordre le plus parfait qui conviennent au chrétien chantant la louange

divine, jusqu'aux tempêtes et au chaos des plus violentes passions. « Il n'est aucune partie de l'art où la relation entre l'objet à exprimer et le mo3'en d'expression se montrent plus à nu que dans le rythme qui réalise le mouvement sous une forme saisissable à tout homme ( i ) ». En effet, le rythme a mille moyens pour exprimer les soubresauts et les chocs des passions. Mais rien ne prouve mieux que ces heurts l'existence des règles fondamentales que nous avons posées ; car il n'y a choc que parce que le rythme s'écarte sciemment des lois ordinaires qui règlent sa marche ; de même que le pauvre boiteux ne cloche désagréablement à trois temps que parce que la marche naturelle de l'homme est à deux temps.

(i) Gevaert. Histoire et théorie de la Musique de V antiquité, II, p. 118.

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