ARTICLE 1. — LONGUEUR DE LA SYLLABE FINALE DES MOTS LATINS ISOLÉS
959. — La longueur de la syllabe finale des mots latins isolés, et, par suite, l'attribution à cette syllabe d'un ictus, est déterminée par une raison d'ordre purement rythmique.
Le mot isolé est complet par lui-même ; rien ne le précède, rien ne le suit; nulle influence étrangère ne s'exerce sur lui. A lui
seul, il forme un petit être mélodique et rythmique parfait, vivant, une petite incise de deux à huit syllabes qui a nécessairement son élan et son repos, son arsis et sa thésis, vie et essence du rythme. Or une loi de rythmique naturelle exige que la note ou syllabe sur laquelle vient se reposer le mouvement rythmique soit prolongée. On peut donc établir en principe que la dernière syllabe des mots isolés, envisagés comme de petites incises, doit être longue.
960. — C'est là plus qu'une conjecture; c'est une vérité défait, dont témoigne indiscutablement l'histoire littéraire et musicale des siècles passés. Nous trouvons en effet la réalisation constante de cette loi naturelle de rythmique dans la prose et la poésie antiques comme dans la musique grégorienne et, plus tard, dans la musique polyphonique.
§ 1. — Dans la prose antique.
961. — C'est cette loi que Quintilien mentionne à propos de la disposition des pieds métriques dans la prose soignée, quand il dit : Est cnini quoddam in ipsa divisione verborum tempus latens. Il y a dans l'intervalle des mots un temps caché (i).
(i) Voici le texte complet : « Illud est, quod supra dixi, multum referre unone verbo sint duo pedes comprehensi, an uterque liber; sic enirn fit forte,
U— — — u — — yj Kj \j — —
criminis causa; molle, archipiràtae; moUius si tribrachys praecedat, facilitâtes^
\j yj KJ —
te méritâtes. Est eniin quoddavi in ipsa divisiojte verborum temples late7îs, ut in pentamelri medio spondeo *, qui nisi alterius verbi fine, alterius initio constat, versum non efiîcit. — Mais, comme je l'ai dit plus haut, il y a une grande dififérence entre deux pieds qui sont contenus dans un seul mot, et deux pieds
qui sont d'un mot chacun. Ainsi criminis causa tombe avec force, archipiràtae avec mollesse. Ce sera encore plus mou si le spondée est précédé d'un tribraque
yj KJ \j \j \j yj
comme da.ns ficititates, temeritates. Cela vient de ce qu'il y a dafts la division même des mots un intervalle de temps caché., comme dans le spondée qui partage le pentamètre, * car le vers n'y serait pas si ce spondée ne se formait de la fin d'un mot et du commencement d'un autre >. QuiNTiLlEN, Inst. Orat. ix, 4, 98. * Sur cette manière de scander le pentamètre, voici ce que dit M. F. Plrssis dans sa Métrique grecque et latine, p. 99-100 : ^ La scansion dont parle Quintilien partage le vers, d'une manière absurde, en deux dactyles, un spondée et deux anapestes :
Kjyj u
— VJ U — — — yJ KJ — KJ KJ —
O père- | ant sil- | vae de- | fici- ant- | que canes >.
KJ
— KJ KJ — ■ KJ yj — KJ KJ
au lieu de O père- \ ant sil- | vae || de- fici- | antque ca-| nés.
6o8 TROISIÈME PARTIE. — CHATITRE XII.
Ailleurs (i), il appelle ce temps tempus vacans, teinpus inanc, « temps caché qui, venant s'ajouter à la syllabe finale, fait de celle-ci une longue », dit Dom Pothier. Sans doute, Quintilien exagère un peu en appliquant à chaque mot à l'intérieur même des incises une loi qui ne se réalise vraiment qu'à la fin de chaque distinction ; mais nous ne parlons ici que du mot isolé, et celui-ci est dans les conditions voulues pour bénéficier de cet allongement. Neque enini ignoro in fine pro longa accipi brevein, quod videtur aliqîiid vacanti tempori ex eo quod insequitur accedere, dit encore Quintilien.
§ 2. — Dans la poésie antique.
962. — Cette même loi préside aux césures, aux coupes qui fournissent à la voix un point de repos, en même temps qu'elles divisent harmonieusement les vers. L'exemple choisi par Quintilien dans la citation précédente prouve bien que, même daris la prose, il ne s'agissait pas d'autre chose. Or ce repos s'appuyait toujours sur une syllabe longue, fin de mot; et. si impérieuse était cette longueur qu'une brève placée à cet endroit s'allongeait aussitôt. Tous les métriciens sont d'accord sur ce point (2).
(i) Ibid.^ passim.
(2) L. MUELLER : « Une brève pouvait s'allonger plus facilement à la fin qu'au milieu du mot, parce qu'il se produisait là naturellement une légère pause de la voix 5>. Métrique grecque et latt?ie, page 108.
L. Havet : « Temps marqué tombant sur une finale brève. — Quand un mot de plus d'une syllabe est terminé par une brève, cette finale ne peut recevoir un temps marqué que si on peut la remplacer par une longue sans que le vers devienne faux... Cela revient à dire qu'une brève portant le temps marqué, quand elle terminait un mot et que par conséquent elle était suivie d'un très court silence, faisait plutôt l'effet d'une longue que l'eftet d'une vraie brève >. Métrique grecque et latine^ §§ 277 et 278.
« Brèves finales dans le vers saturnien. — Une brève finale est assimilée à une longue, quand elle porte le temps marqué ». Ibid. § 454.
L. Laloy : « Une autre question, qui nous semble assez importante aujourd'hui, est celle des coupes de mots. La fin d'un mot suggère naturellement l'idée d'un léger arrêt de la voix, surtout lorsque ce mot termine lui-même un membre de phrase ». Aristoxène de Tare7ite, pp. 319-320.
F. Plessis : K Une finale brève, en latin, peut s'allonger sous la double influence du temps fort (?) qui porte sur elle et de la césure qui la suit y> Métrique grecque et latine, n° 44.
etc. etc.
§ 3. — Dans la musique grégorienne.
963. — La même loi trouve sans cesse son application, sous le nom de mora vocis, aux différentes divisions de la phrase grégorienne. (Cf. ci-dessus, Chap. xi, art. 1, § 2).
964. — Les musicistes du Moyen-Age l'ont empruntée aux grammairiens; tous, grammairiens et musiciens, s'accordent pour exiger une mora ou monda vocis, c'est-à-dire une longue, à la fin des incises et des divisions du discours, oratoire ou musical.
Inutile de multiplier ici les textes. Nous en avons donné quelques-uns ci-dessus, ch. xi, et, pour plus de détails, nous nous contentons de renvoyer au ch. x des Mélodies grégoriennes où Dom J. Pothier les a tous cités et admirablement commentés. En voici un à titre d'exemple, emprunté à Guy d'Arezzo : Ténor vero^ id est tnora ultimae vocis, qui in syllaba quantuluscmnque est, antplior in parte, diutissimus vero in distinctione, signuni in his divisionibus existit » (l).
Or le mot isolé n'est, en définitive, qu'une petite incise dont la fin, syllabe finale, doit être signalée par un allongement.
965. — Aux témoignages des auteurs, il faut ajouter une preuve de fait péremptoire, tirée de la mélodie grégorienne. La tendance, signalée plus haut, des compositeurs à alléger l'accent tonique en ne lui donnant qu'une seule note a pour conséquence et contre-partie la tendance à charger de notes la syllabe finale des mots.
Pour s'en convaincre, il suffit de relire les exemples abondants cités au ch. v, article 2 : Brièveté de l'accent. On y verra tous les accents, toniques et secondaires, surmontés d'une seule note, et toutes les syllabes finales des mots, ainsi que les syllabes placées après les accents secondaires, chantées sur plusieurs notes. Les pages 217-220 sont particulièrement suggestives; on y trouvera une longue liste — et nous aurions pu l'allonger beaucoup plus — d'exemples montrant « la répétition coup sur coup du même fait sur des mots se succédant dans une même division rythmique ».
(i) Micrologus, ch. xv.
Kythnie Grég. T. II. — 20
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