‹ Le nombre musical grégorienChapitre 58 sur 534 · LEUR RAISON D'ÊTRE. TRADITION RYTHMIQUE · texte numérisé non relu

LEUR RAISON D'ÊTRE. TRADITION RYTHMIQUE

58. — Les accents neumatiques et tous les groupes qui en dérivent sont, en tant que signes figuratifs des intervalles mélodiques, extrêmement imparfaits (II, 9) ; ils le sont plus encore peut-être en tant que signes rythmiqîies.

Par eux-mêmes les neumes ptirs, avec lignes ou sans lignes, ne déterminent ni la durée, ni \?i force, ni le mouvement rythmique des sons : ce n'est que par leurs positions dans la mélodie, ou par leurs relations avec le texte liturgique, qu'ils arrivent tant bien que mal à exprimer quelques rudiments rythmiques tout à fciit insuffisants pour la pratique. Aussi dès l'origine, ou du moins, dès que les manuscrits nous parviennent, les neumes se présentent-ils accompagnés de traits, de lettres supplémentaires, ou même modifiés, parfois jusque dans leur forme essentielle. Le but de ces adjonctions et modifications est de compléter ce qui manque aux neumes en fixant, d' u?ie manière approximative, soit les intervalles, soit les valeurs de durée et d'intensité, ou même certaines nuances très délicates d'interprétation.

59. — Traditioîi rytJimiqjie primitive universelle. — La figuration des signes rythmiques, comme celle des signes mélodiques, varie avec les différentes Écoles graphiques, mais, en dépit de ces formes multiples, il est aisé de découvrir une tradition rythmique primitive et universelle, qui s'affirme avec la même évidence et la même autorité que l'unité traditionnelle mélodique.

60. — Néanmoins, il faut le dire, la tradition rythmique primitive ne s'est pas maintenue avec la même constance que la tradition mélodique (i). L'état des manuscrits, au dixième et au onzième siècles, nous révèle une grande inégalité dans les figurations plus ou moins parfaites qu'ils donnent du rythme primitif.

(i) Cf. Paléographie Musicale t. 2, p. i6.

6 1. — Les plus parfaits et les plus intelligibles sont, sans conteste, les manuscrits de notation sangallienne qui se répandirent dans' presque toute l'Allemagne, et dont un bon nombre existe encore aujourd'hui.

62. — A un degré à peine inférieur se placent les manuscrits d'écriture messine, répandus dans un rayon assez étendu autour de Metz, et même jusque dans la Haute Italie, par exemple à Como. Le plus fidèle, dans cette école, à la tradition rythmique, est le codex de Laon, no 239 {Lib. gmd.) X^ siècle, qui déjà cependant manifeste un léger déclin dans l'expression de la tradition primitive. Les manuscrits de Verceil, n^ 186, et de Milan, no E. 68, sont aussi très précieux, mais le déclin s'accentue et fait prévoir, à bref délai, la décadence du chant grégorien causée principalement par l'abandon des signes rythmiques dont l'intelligence se perd insensiblement.

Malgré cela, entre les deux écoles, messine et sangallienne, la concordance rythmique est étonnante : preuve péremptoire qu'«« seul ryfhme,diitrm\nè parfois jusque dans ses détails les plus fins, mais imparfaitement figuré, s'imposait dès l'origine, au monde catholique tout entier.

63. — Les autres représentants de la même École calligraphique sont loin d'avoir conservé la tradition rythmique avec la même pureté et la même fidélité : ils font encore usage des signes, mais trop souvent à l'aventure et sans les comprendre. Toutefois ces précieux débris d'une tradition expirante témoignent de l'existence et de la vie de cette tradition, et apportent encore leur concours à sa restitution.

64. — Plusieurs autres familles, en Italie, en France, en Aquitaine, etc., offrent des traces indiscutables des mêmes traditions, et chaque jour une étude plus approfondie des documents en fait découvrir de nouvelles. Il n'est pas possible ici d'entrer dans les détails : quelques-unes de ces traces seront relevées dans le courant de ce livre.

65. Il y a aussi des manuscrits qui n'ont presque plus rien, ou même rien conservé des signes rythmiques. On ne saurait les alléguer contre l'existence de la tradition, et surtout contre le témoignage positif des différentes classes de manuscrits rythmi-

ques : ils se taisent sur ce point capital, et c'est tout. Les codices non rythmiques sont par rapport aux rythmiques comme serait un texte sans ponctuation, sans accentuation, en face d'un texte soigneusement accentué et ponctué ; comme sont, de fait, les textes primitifs hébraïques de la Bible, en face des mêmes textes munis de points- voyelles, et des accents massorétiques qui en arrêtent et en définissent la ponctuation, l'accentuation, la lecture et jusqu'au sens lui-même. Il y a d'un côté précision, de l'autre incertitude ; — ici perfection, là imperfection ; et nullement contradiction (i).

66. — Les deux principaux groupes de manuscrits rythmiques — sangalliens et messins — doivent nous servir à établir le rythme grégorien, aussi est-il nécessaire de faire connaître les signes employés dans ces deux familles.

Ce sont les seules d'ailleurs qui aient conservé le système rythmique dans sa plénitude ; les autres écoles n'en ont plus que des restes.

Page 1