Graecia capta ferum victorem cepit
-était quelque chose comme un animal sauvage, ou un peu moins aux yeux des Anglais, le détenteur d’un territoire dont il convenait de le déposséder, et, aux yeux des Français, un frère à convertir au christianisme, de qui l’on commençait par prendre les domaines, sans même, comme le faisaient quelquefois les Anglais, obtenir, de force et de ruse, son consentement.
Fait curieux et apparemment unique dans l’histoire de l’évolution des langues : ni le français, ni l’anglais, n’ont, de leur côté, non plus, exercé d’influence, ni laissé de traces perceptibles, dans le parler des aborigènes soumis à leur domination. La langue des vainqueurs et celle des vaincus sont venues en contact, sans jamais déteindre l’une sur l’autre, sans jamais pratiquer d’échange, sans jamais se mêler. Les ondes ont coulé parallèlement, ou en sens opposé, sans se confondre ; ondes troubles, comme celles du Meschacébé, du côté des Français, parce qu’elles charriaient encore les débris des langues latine, celtique et tudesque, dont elles avaient été coufusément formées; ondes limpides et toutes chargées d’étincelles de vie, du côté de l’algonquin, parce qu’elles étaient plus rapprochées de leur source divine, le Verbe, qui créa la lumière.
Il est maintenant à la connaissance des linguistes que le parler algonquin, que nous affectons de mépriser, est l’un des plus merveilleux qui soit au monde. Sa puissance d’agglutination,1 2 jointe à la mobilité de ses verbes, dont la conjugaison semble illimitée 3,
1. — Vers le même temps, un paysan français qui tuait un faucon royal était pendu ; un hobereau de noblesse qui assassinait un paysan, ou violait sa fille, ou séduisait sa femme, s’en tirait généralement en payant une amende de 12 sous parisis et, le plus souvent, en ne payant rien du tout, s’il était bien en Cour.
2. — Certains linguistes, et des plus authentiques, prétendent que les langues ont passé par trois jrhases : Vagglutinative, d'abord, représentée, aujourd’hui par le basque et les langues indigènes de l’Amérique du Nord ; la flexionnelle, dont le grec et le latin, et V analytique, qui est celle des Fran -
-çais et des Anglais.
3. — Rand, la plus haute autorité des langues indigènes du pays des Acadiens, nous assure qu’il a trouvé jusqu’à mille modifications d’un seul verbe micmac.
en fait un organisme vivant qui se suffit à lui-même, grâce à sa force créatrice.
Le verbe huron a des flexions, des modes, des états, des nombres, des mouvements, des repos, des distinctions, des nuances, insoupçonnés des langues qui se parlent aujourd’hui, et inconnus aux langues classiques de l’antiquité. Le duel, par exemple, dont il ne reste plus que des fragments dans le grec, y suit tous les temps et modes du verbe ; il existe même là où on ne le retrouve plus en sanscrit.
La consonne et la voyelle retrouvent leur raison d’être, la piemière représentant l’idée abstraite, la seconde le fait concrèt. De leur combinaison, comme de l’union de deux hypostases, sort un concept nouveau, procédant, et distinct en même temps, de l’un et de l’autre.
Au lieu du masculin, du féminin et du neutre, illogiquement confondus dans les langues où ces trois genres existent, c’est 1 animé et 1 inanimé, en Abénaquis. La pensée se reflète dans le \ erbe, \ ivante et agissante, comme une image se meut sur un écran de vues animées. C’est, au propre comme au figuré, une langue vivante.
Comment, par exemple, expliquer que cette langue, qui n’a pas de littérature écrite, s’élève, dans les harangues de ses ambassadeurs, imparfaitement traduites, à des hauteurs qui n’atteignent pas souvent les tribuns de Rome et d’Ottawa ?
C’est que le “ beau langage ”, chez les Abénaquis et les autres tribus algonquines, était, à sa manière, l’objet d’une culture peut-être égale à celle que l’on trouvait dans les écoles d'Athènes et d’Alexandrie. Il y avait des vocables propres aux diverses conditions, élevées, basses ou moyennes, de la vie. Les femmes et les enfants n’avaient pas licence de faire usage de certaines expressions nobles, réservées aux chefs et aux guerriers. Les indigènes du Canada et de l’Acadie, au temps de Champlain, professaient pour leur langue le respect qu’avaient les Hébreux pour l’Arche d’Alliance.
Or, qu’est-il r-esté pour nous de cette langue qui parait être antérieure à l’indo-européen, dont le grec et le latin sont sortis ? Un bien petit nombre. Des vocables, pour la plupart, réputés
bas ; mais rien se rapportant aux concepts de l’esprit et aux élévations de l’âme : des noms de choses ou de lieux.
Essayons d’en dresser la liste, fut-elle incomplète. Nous l’étendrons à toute l’Amérique.
A V Académie
Le Dictionnaire de l’Académie a recueilli :
Alpaga, anana, boucan, boucaner, boucanier, cacao, caïman, canot, canotier, caribou, colibri, condor, hamac, ipécacuana, jaguer, iroquois, jalap, macaque, manioc, lama, maïs, micacouiller, nopal, ouragan, ouistiti, patate, pétum, pêtuner, pirogue, quina, quinine, quinquina, sapajou, sarigue, savane, tabac, tabagie, tapioca, tatouage, tatouer, tomate, topinambour , totem, vigogne, yucca-
En France
On trouve dans Littré et dans les autres grands dictionnaires, en plus des vocables cités plus haut (je laisse de côté les noms des différentes tribus aborigènes et celui des localités qu’ils habitaient) :
Apaches, boucanière, canotage, carcajou, curare, gasparot, guano, kincajou, mahogoni, manitou, mocassin, pampa, pemmican, pétunia, ptarmigan, quinoa, quinoidine, sachem, sagamite, tabacique, tabacologie, tolu, tomahawk, wigman.
Au Canada
Les mots sauvages entrés dans le vocabulaire des Franco- Canadiens, c’est-à-dire des habitants de l’ancien Canada, aujourd’hui “ la Province de Québec ”, et ceux que les Acadiens, c’est-à-dire les Français de la Nouvelle-Ecosse, dir Nouveau- Brunswick et de l’île du Prince-Edouard, ont plus ou moins adoptés, diffèrent entre eux. Ceci s’explique par le fait que la langue des aborigènes de l’ancien Canada, les Iroquois, les Hurons, les Outaois, était différente de celle des Souriquois, des Micmacs, etc., qui peuplaient le territoire de la primitive Acadie. La tribu des Algonquins faisait trait d’union entre les deux colo-
nies françaises, ce qui fait qu’il se rencontre quelques mots communs à l’une et à l’autre.
Parmi les mots indigènes que les Canadiens ont incorporés à leur langue, on peut citer :
Aragan : “Panier d’écorce de bouleau solidement lié, à l’usage des cuisinières. ” N. E. Dionne.
Apichimon : Equipement d’hiver, consistant en peaux, raquettes, traîneaux, collier de portage, mitaines, etc. Jacques Viger (1810).
Atoca : Canneberge, airelle à baie. La paternité française de ce mot revient, je crois à Chateaubriand.
Achigan : Micropterus ; black bass, en anglais ; bars, en Acadie.
Baydarque : Embarcation des Esquimaux, “ faite de peaux de veaux marins réunies par des coutures plates, exécutées avec des nerfs de ces animaux ”. Bonnefoux et Paris, Dict. Mot connu des seuls pêcheurs de baleine.
Babiche : “ Lanière très étroite, taillée dans un cuir ordinaire, ou la peau d’anguille, et destinée à faire une couture grossière. ” L’abbé Casgrain.
Batiscan : Nom de rivière. Est devenu un juron blanc. *( M’en aller ? Batiscan ! On ne me déloge pas de cette façon ”. P. Lemay, Picounoc le Maudit.
Canaoua, Canaouache : Terme de mépris, appliqué, autrefois, aux Sauvages.
Canoter : Aller en canot.
Canouiche ou Canawish : Signifie, dans la bouche des coureurs-de-bois, compagnon, camarade.
Carca.tou : Blaireau du Labrador ; incles labradorica.
Catamarans : Bac improvisé.
Cazagot : Sorte de panier, attaché au dos, dans lequel les femmes montagn aises portent leurs enfants.
Chiben, Chibequi : Topinambourg. Employé surtout dans la Gaspésie.
Chichi que : Corne remplie de pois, qui fait un bruit de crécelle, lorsqu’on l’agite.
Chichiquois : “ Instrument de musique fait de bois,
de peau desséchée ou de corne ; se compose d’un manche et d une portion creuse, remplie de petits osselets J. C. Taché, e mot parait venir de chichigouane, serpent à sonnette.
Dodiche : “ En sauvage dodish ou todish, désigne toute espèce de jupons pour les enfants. C’est un mot qu on entend cent fois par jour sous la tente. ” Père Laçasse, O. M. I.
Doré : Petite embarcation à fond plat.
Esurgnis : C’est le wampum, autre mot sauvage, des Anglais. Grains de porcelaine, dont les aborigènes faisaient des chapelets. Le mot se trouve dans Jacques Cartier, Bref récit, p. 44.
Fouène : Engin de pêche en usage chez les pêcheurs des rives du Saint-Laurent. Ce mot peut venir peut-être de la Normandie.
Kakaoui : Canard à longue queue, d’après M. C. E. Dionne. C’est le old squaw des chasseurs anglais.
Kayak : Canot fermé, fait de peaux, en usage chez les pêcheurs et les chasseurs esquimaux.
Kinikenik : Mélange de tabac indigène (red willoiv ) et
de sumach ( rhus ).
Mackinaw : Couverture de laine. “ Enveloppés dans nos pelisses de bison et dans nos couvertures makinaw, nous pom ions, sans être incommodés, braver la fureur du vent. Lemoine, Chasse et Pêche.
Maskeg : Marais, savanne. D’origine crie.
Maskixongé : Gros brochet ; essor nobilior. Les Anglais en ont fait mascalonge.
Masquabina : Sorbier d’Amérique. Le mot signifie “ graine à ours ”, J. C. Taché.
Michigonen : Mot d’origine montagnaise, désignant une variété de persil ”, Sylva Clapin, Dict.
Micouenne (prononcé micouane ): Ecuelle. D’après le Parler-Frarnais, de Québec, micouenne s’entend surtout " d une grande cuillère en bois ou en écorce (de bouleau) servant à mettre le sucre en moule. ”
Mitasse : Jambière, genouillère. D’origine iroquoise.
Mouffette : C’est le nom, qu’au Labrador, on donne à
“ la Puante ” Ie skunk des Anglais, le mêphitis américana des zoologistes, le putois.
N ag ânes : “ Planchettes munies de lacets et d’une courroie de porteurs sur laquelle on emmailotte les enfants à la mamelle. ” J. C. Taché, L’Ile-au-Massacre.
Onondatra : Rat musqué. D’origine algonquine.
Onontio : Mot par lequel les indigènes désignent le gouverneur. Littéralement : grande montagne, influencé par le nom de M. de Montmagny.
Ouananiche : Saumon d’eau douce, le salmo solar.
Ouaouaron : Grosse grenouille verte qui, durant les nuits du printemps, remplit les marécages du bruit énorme de sa voix.
Outico : Géant, ou monstre fabuleux, dans les régions sauvages. ” Sylva Clapin, Dict.
Pacane : Xoisettier. De l’algonquin.
Papois : Ecorce de feuilles broyées que l’on fume en guise de tabac. De l’algonquin, d’après M. Suite.
Pécan : Martre ; la mustella canadensis.
Pichott : Laid, difforme. De l’algonquin, d’après M. Suite.
Piconille : Maigre, décharné. De l’algonquin, d’après M. Suite.
Pimbina : \ iorne comestible ; fruit du viburnum de Linnée.
Pioui : Duvet des oiseaux.
Quiliou : Le grand aigle royal. Mot en usage parmi les coureux-de-bois.
Sacakona : Brouhaha, selon l’abbé Casgrain. M. Suite écrit le mot un peu différemment : Sacaqua.
Tobagane : Traineau léger, dont le devant est relevé et recourbé. A formé le verbe tabaganer.
Tacamahac : Espèce de peuplier, le larix lancina de Linnée.
Tipi : Tente, dans le grand ouest canadien.
Tourna de : (Anglais tornado ) cyclone des Antilles.
Touladis ou Touradis : Truite grise, de grande dimension. Algonquin.
Wapiti: Du Puyjalon le définit—" Le grand cerf canadien”.
Il se rencontre surtout sur le versant oriental des Montagnes Ro cheuses.
Wash ou ouash : Tanière.
Wampum : Chapelet fait avec des coquillages, et qui, chez les indigènes, servait d’objet d’échange et de monnaie. Mot employé par plusieurs romanciers français.
En Acadie
Il n’est resté, comme je l’ai dit plus haut, qu un petit nombie de vocables sauvages dans le parler des Acadiens. Ceux que je donne ici ont été recueillis au Nouveau-Brunswick. Il doit s’en trouver quelques autres en Nouvelle-Ecosse et à 1 île du P.ince- Edouard, qui ne sont pas venus à ma connaissance.
Le mot Acadie lui-même est apparemment formé d un radical abénaquis : cady, cadic, cadac, ou cadiac et de 1 article français la. Ces deux mots donnent la Cadie et, par agglutination, l’Acadie. 1
Canisteau : Soulier de peau non tannée, fait avec le jarret de la patte de derrière de l’orignal, le poil en dehors. Le genoux de la bête correspond au talon de l’homme.
Césain ou céz ain : Pièce recouvrant le dessus du mogasine. “ Peut-être y a-t-il quelque rapport entre cezan et mocassin. ” James Geddes, fils.
Doris : Petite embarcation à fond plat (Iles-Madeleine). Doré, chez les Canadiens.
Kakaoui : Sorte de canard sauvage, le harelda glacialis. C’est peut-être une onomatopée, imitant le cri de l’oiseau.
Marchouèche : Chat sauvage, procyon lotor ; le raccoon des Anglais.
Mashkoui : Ecorce de bouleau.
Matache : Tacheté, marqué de taches, contusionné.
Mi cou ane : Ecuelle.
Mogasine : Epelé par Chateaubriand (Atala) mocassine ;
1. — La première mention du mot remonte à la carte de 1548, où il s’écrit Larcadie.
paî Lescarbot mekezen et par les Anglais mocassin : soulier en peau non tannée.
Moïac : Gros canard sauvage, eider, somateria mollissima.
A ig o gue . Harpon à deux mâchoires flexibles avec un dard au milieu.
Nu ag an : “ Voici comment on fait un nigeagan — On plante des pieux l’un contre l’autre, à l’embouchure des ruisseaux et des rivières où la mer monte ; le poisson passe par dessus à marée haute, pour aller chercher à s’engraisser du limon des marais. Quand la mer a baissé, et que le poisson a manqué d’eau, il suit le jusan ou le reflux, et ne pouvant plus repasser par dessus les pieux, l’eau étant trop basse, il s'y trouve arrêté, et l’on va les prendre. ’’ Dierreville, p. 58.
Ouarwari : Vacarme étourdissant. C’est peut-être une onomatopée , mais, aux Antilles, on appelle hourwary, une bourasque mêlée d’éclairs et de tonnerre. L’on trouve quelque chose d’approchant dans la vieille langue.
Ouauoaron : Grosse grenouille verte.
Les Iroquois désignent le même batracien par le mot ouaron.
Patate : Pomme de terre. Le mot nous vient des Antilles ou de la Floride.
Pirogue . Petit caneau, fait cl un tronc cl’arbre creusé La grande pirogue se construit avec deux troncs d’arbre creusés et ajustés ensemble. De la langue caraïbe.
Sagamos : Chef souriquois. Mot francisé par Lescarbot.
Taouéïe ou taoueille : Sauvagesse.
Tignashi : Fort-à-fort.