‹ Le parler franco-acadien et ses originesChapitre 166 sur 179 · CHAPITRE XXHI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXHI

Patois

— Do you speak Parisian French, Madam ?

— Before I answer your question, permit me to ask you if you speak London English.

Cette réponse socratique, que j’ai entendue de mes oreilles, à une question frisant l’impertinence, est bien celle qui est le plus propre à faire sentir la différence qui existe, chez ceux de la classe instruite, entre le français du Canada et celui de France. La langue est la même. La différence, assez perceptible, est dans les intonations, dans les flexions vocales, dans les accents oratoires, dans l’intensité du timbre, dans la chute des fins de phrases : des archaïsmes de prononciation, des nuances, le plus souvent.

Ces nuances sont marquées surtout dans la prononciation des voyelles a, e, o, et des diphtongues ai, oir, et oire.

L’a est plus ouvert, à Paris, plus sourd, en Acadie. Notre ais donne, à l’imparfait des verbes, le son ès, ce qui le distingue clairement du ai des prétérits et des futurs : j’ aimés (j’aimais).

Oire a gardé, ici, le son ouère, qu’il avait dans l’Ile-de-France, au xvie siècle : armouère, purgatouère. Les infinitifs de la 3e conjugaison donnent également ouère : avouer e, pour avoir, prévouère, pour prévoir.

Dans un grand nombre de substantifs masculins terminés par oir, l’r tombe : un tiroué, un rasoué, un battoué, pour un tiroir, un rasoir, un battoir.

Le e, dans père, mère est fermé et se prononce père, mère, comme il se prononçait en France, il y a trois siècles.

Notre o donne franchement le son plein qu’il avait au xve siècle, dans le corps, aussi bien qu’au commencement et à la fin des mots : orage, encore, mort, écho. En France, aujourd’hui, on le reconnaît à peine, dans les syllabes en or, où il s’atténue chromatiquement jusqu’en a : encore.

A ces différences il faut en ajouter d’autres, dues, selon toute probabilité, au climat et à l’ambiance. Notre parler est plus monotone que celui de Paris ; nos cordes vocales sont moins tendues ; nous roulons moins nos r ; nos syllabes vibrent moins, ce qui fait que notre langue parlée est moins musicale.

A 1 audition, on reconnait, aux premières phrases, si c’est un Acadien, ou un Français-de-France, qui parle.

Chose assez singulière, on distingue de même, à leur accent, les Franco-canadiens du pays de Québec de ceux des provinces maritimes, ou, plus proprement, un Canadien d’un Acadien b La prononciation, en Acadie, est moins paresseuse qu’en Québec. Elle tient le milieu entre celle de Trois-Rivières et celle de Tours ; un peu plus vigoureuse que la première1 2, moins harmonieusement modulée que la seconde. Encore, le verbe français donne-t-il, dans la bouche des femmes d’Arichat et de la baie Sainte-Marie, ' en Nouvelle-Ecosse, quelque chose de cette suavité musicale qui nous ravit à la Comédie Française.

On distingue de même, et très bien, à la richesse du timbre et à la cadence des mots, l’anglais de Glasgow de celui de Toronto. S’avise-t-on, pour cela, de dire que c’est du patois, ou de l’anglais argotique, que l’on parle à l’Université de Toronto ? Celui qui le prétendrait ferait une exhibition rare d’ignorance ou de préjugé.

Or, cette différence de diction est à peu près celle qui existe entre le français qui se parle à l’Université Laval et au Collège de France ; et aussi, mais à un degré moins marqué, dans les collèges acadiens et les lycées français.

Le fond de la langue est le même, au Canada, en Acadie, et

1. — Dans les comtés limitrophes de Restigouche et de Gloucester, au Nouveau-Brunswick, la différence est moins marquée.

2. — Parlant de la prononciation du français dans le pays de Québec, M. Adjutor Rivard nous dit (Etude s sur les parlers de France au Canada, p. 18-19) que “ ses traits sont flous et ses caractères indécis. ” A la page 70 du même ouvrage, il ajoute qu’on y découvre “ Une certaine molesse d’articulation, une attaque de son indécise et manquant de netteté et peu de profondeur dans les inflexions vocales. ”

en France : même grammaire, même syntaxe, même vocabulaire, même génie.

On peut, on doit même concéder à nos frères d’outre-mer plus d’élégance dans la structure de la phrase et plus de propriété dans les termes.

Voilà pour la classe instruite, celle qui s’est nourrie de la substance de nos petits séminaires et de nos couvents. Le français qu’elle parle est le véritable français de France. Pas la moindre petite rosée de patois, dans le sens péjoratif du mot.

En est-il de même chez le peuple ? Entendons-nous d’abord sur le sens du mot patois. Si, par patois, l’on veut dire quelque chose d’informe, de baroque, une langue grossière, il n’en existe pas, ni en Acadie, ni dans le pays de Québec.

Si l’on donne au mot patois sa signification étymologique de langue du pays, patriensis sermo 1, nous parlons patois ; seulement, ce patois, c’est celui de France 2, c’est la langue française même. Nos paysans acadiens parlent à peu près la langue que parlaient ceux du Berry à l’époque où le patois de Paris et de l’Ile-de-France, épuré par les “ honnêtes gens ” de la cour, ennobli et affadi par les Précieuses de l’Hôtel-de-Rambouillet, corrigé et réglé par les grammairiens, codifié par l’Académie de Richelieu, sous l’œil divin des rois, est devenue la langue officielle de la France, de ses colonies d’outre-mer et du monde diplomatique. 3

En aucun pays civilisé, la langue du peuple illettré n’a l’élégance de la langue écrite. La langue même des universitaires n’est pas celle des poètes. Jamais rois, ni hidalgos, n’ont parlé

1. — Ronsard prétendait que tous les dialectes de France sont français, puisqu’ils sont du pays du Roi ; et Henri Estienne compare notre langue à un homme riche qui “ n’hapas seulement une belle maison et bien meublée en ville, mais en ha aussi es champs. ”

2. — “Ce texte (grec) a des délicatesses bien difficiles à rendre, et notre maudit patois (le français) me fait donner au diable. ” Paul-Louis Courier.

3 — “ R existait, il y a un siècle erfviron, trente mille patois différents, à peu près autant que de Communes en France. ” Dauzat. Au milieu du xvne siècle “ la langue française était inconnue du plus grand nombre des Français ”, nous dit Larisse. On parlait quelque dialecte d'oc, ou d’ouï.

avec le nombre et le rhythme que Racine et Corneille mettent dans la bouche cl’ Agamennon et du Cid.

La langue de nos fermiers, quoique moins raffinée que celle de nos universitaires, n’en est pas moins du français de bonne marque. Pour n’être pas taillé à facettes et serti, le diamant des mines du Transvaal n’en est pas moins du diamant de la plus belle eau. 1

Le français de Rabelais n’est plus aujourd’hui qu’un dialecte, ou, en d autres termes, du patois mis en écriture, et par places 2 assez incompréhensible. Pour entendre Joinville, il faut s’aider d un glossaire. La Chanson de Roland est plus malaisée à traduire que l’Enéide de Virgile. Ces divers idiomes sont pourtant, chacun, du français, même le français le plus châtié et le plus élégant qui se parlât aux differentes époques où ces auteurs ont vécu.

Aucun de ces parlers ne se rapproche d’aussi près du français académique d’aujourd’hui que celui qu’on entend dans la bouche des Canadiens ou des Acadiens.

Bossuet, prêchant à Québec, ou à Shédiac, serait compris, quand à la langue, comme il l’était à Notre-Dame-de-Paris| aux jours de sa plus haute éloquence ; et si Clémenceau venait à Caraquet, ou à Boucherville, se reposer de la victoire, il pourrait familièrement causer avec nos gens, comme il le faisait avec les poilus des environs de Paris, dans les tranchés des Flandres.

Ce n’est donc pas un patois jargonnant que parlent nos paysans ; c’est véritablement du français : disons du français illittéraire, si nous voulons. Pour n’être pas filtrée, comme dans les écritures couronnées par l’Académie, l’eau qui entre dans la composition de notre idiome n’en est pas moins une onde pure sourdant 3 de sources profondément françaises. Les Acadiens peuvent dire comme le clerc Garnier, auteur d’un poème sur la vie et la mort de Thomas Becket :

1. — “ Les patois ne sont pas des déformations du français, ce sont des anciens dialectes provinciaux Doumic.

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