Par endroit
3. — Le verbe sourdre se conjugue à tous ses temps, en Acadie.
“ Mis (mon) langages est buens (bon), car en France sui nez. ”
Dans le champ de la linguistique, où tout a été fouillé, cueilli, examiné, analysé, comparé, classé, étiqueté, la découverte d’un nouvel épi, la trouvaille d’une nouvelle tige, même d’une feuille perdue, prend les proportions d’un évènement, pour les collectionneurs. C’est, qu’un mot retrouvé est quelquefois une clef.
En lisant les vieux auteurs, et plus particulièrement Rabelais, il m’est arrivé plusieurs fois de pouvoir me passer de notes explicatives du commentateur. L’antique signification des mots que celui-ci expliquait : “ mots qui avaient, au moyen âge, des formes et des sens perdus depuis ” (Gaston Paris), m’était familièrement connue. C’était le sens courant de cheux nous. Mes compatriotes acadiens n’en connaissent pas d’autres .
Quelquefois même, il m’a semblé que le véritable sens du mot n’était pas tout à fait celui de l’explication du bas de la page, que c’était celui qu’on trouvait dans la bouche de nos gens.
Madame de Sévigné a des mots, des locutions, qu’il faut aujourd’hui expliquer, en France, et qui s’entendent couramment en Acadie.
Comme tout ce qui vit, un dialecte parlé, travaille sur luimême, altère ses formes, arrondit ses contours, use insensiblement ses mots. Mais les mots se raccommodent comme des vêtements, ou se retrempent comme des outils. Quand ils deviennent hors d’usage, le peuple les retape ; à ceux qui sont émoussés, il donne un nouveau taillant ; il les imprime, comme disent nos gens. Quelques-uns sont écourtés, d’autres rallongés. Ce n’est que lorsqu’ils sont devenus ventes, que le peuple les rejette, pour les remplacer par des équivalents plus vigoureux, ou plus sonores.
Plusieurs mots ont conservé, dans le parler des Acadiens, le sens qu'ils avaient à l’origine même de la langue, et qu’ils n’ont plus au dictionnaire académique.
Quand les possesseurs d’un idiome vivant — et toute langue parlée est un idiome vivant — sont géographiquement isolés, ou
1. — Rabelais était de Chinon, Indre-et-Loire, peu distant du Berri. Il séjourna assez longtemps en Poitou.
encore, s obstinent à faire bande à part, le travail d’altération ot de dissolution est lent comme le polissage des galets par la mer. Voyez l'islandais ; il est demeuré avec ses formes adoucies, ce qu il était très anciennement en Europe ; tandis que le suédois, Je norvégien, le danois, d’identique provenance, ont, sous Influence des contacts, modifié leur vocabulaire et leur syntaxe au point de devenir des langues différentes.
; Les Canadiens Français, avant la cession de leur pays à l’Angleterre par le traité de 1763 ; les Acadiens, ceux au moins du Nouveau-Brunswick, du nord du Cap-Breton et des Iles- Madeleine, avant la Confédération de 1»67, se trouvaient les uns et les autres dans la situation des Islandais, isolés, et leur idiome se transmettait de père en fils, à l’abri d’influences externes. Aussi conservaient-ils religieusement, tel qu’ils l’avaient emporté de France avec eux, les premiers, le parler noimand et picard, les seconds, celui de la Touraine et du centre du royaume.
Rien que de naturel à cela. Ne trouve-t-on pas aujourd’hui même, en Turquie, des Juifs chassés d’Espagne, depuis plusieurs siècles, qui continuent de parler le vieil idiome espagnol transplanté avec eux en terre étrangère ?
Il y a mieux encore. Il existe, entre la grande et la petite Russie, certains villages dont les habitants, voisins depuis des siècles, depuis toujours, ne se comprennent pas, ne peuvent qu’à grand 'peine entrer en relations. Des antipathies d’origine les tiennent éloignés les uns des autres et empêchent leur langue de prendre contact.
Ce fut longtemps, en dehors des grandes villes, la situation respective des Anglais et des Français au Canada. Aucun envahissement de la langue anglaise sur la nôtre. Ce qui fait que l’idiome particulier des Canadiens et celui des Acadiens, sont demeurés, longtemps après la conquête anglaise, ce qu’ils étaient, en France, au xvne siècle, sans subir d’autres altérations que celles qu’une langue vivante opère sur elle-même.
Notre langue acadienne, qu’on l’appelle dialecte, idiome ou patois, offre un intérêt tout particulier aux linguistes et aux philologues. N’en rougissons pas : c’est une aïeule vénérable,
belle encore dans ses vêtements d’un autre âge, la cotte et le mantelet x.
Elle a entendu l’idiome de la France à ses premiers jasements ; elle a recueilli ses premiers cris ; elle lui a enseigné à articuler ses premières syllabes ; elle lui a fourni ses expressions les plus imagées, ses locutions du tour le plus vif, ses substantifs les plus sonores, ses verbes les plus vigoureux. Elle lui a inspiré son génie, fait de clairté ; elle lui a insufflé une âme de lumière.
Les langues humaines ressemblent aux personnes : avant d’articuler les mots, elles les jasent, elles les jargonnent. On balbutie avant de parler ; on parle avant d’écrire. La langue écrite n’est que secondaire.
Les maîtres du français, ce ne sont ni les clercs, ni les moines, ni les magistrats, ni les savants, ni les grammairiens, c’est le peuple.1 2
Les mots qui naissent du peuple sont roses, joufflus, bien portants ; ceux que font les scribes et les savants en us, sont efflanqués, rachitiques, flétris, exsangues. Le plus souvent ils resemblent à du volapuk.
Or, le peuple c’est nous. Nous sommes les créateurs, les pères nourriciers, en même temps que les dépositaires de la langue. Les autres : chroniqueurs, historiens, poètes, ne sont que des adaptateurs. Ils transcrivent pour les yeux ce que nous créons pour l’oreille. L’écriture n’est qu’un truchement ; l’oreille est un phonographe.
Il y a aussi les grammairiens. Ceux-ci, avec ce qu’ils ont trouvé chez le peuple, ont fait presque toute la grammaire, éléments et syntaxe. 3
Puis sont venus les pâles glaneurs de mots, qui, avec des barbarismes et des solécismes, ont composé leurs dictionnaires. L’Académie a rejeté du sien tous ceux : “ Qu’en tenues décisifs