CHAPITRE XXV
La Poésie ; Parabole de V Enfant-Prodigue
La poésie, que l’on retrouve à la naissance de tous les idiomes a joué un rôle prépondérant dans la formation littéraire de la langue française. C’est en chants que celle-ci a traduit ses premiers bégaiements. La cantüène de Sainte-Eulalie, presque contemporaine du Serment de 8J&, est en vers ; c’est en vers qu est écrite la Chanson de Roland, seul poème épique digne d’être comparé à ceux de la Grèce et de l’Italie, que possède notre langue. Dans le sud de la France, les troubadours, au nord, les trouvères, ont raconté les gestes des paladins en la forme rythmé du vers. Chemineux comme Homère, ils chantaient, comme lui, et les gloires et les demi-dieux de leur patrie, mêlant à leurs chansons de merveilleuses histoires d’amour.
Nous avons vu la poésie française se lever comme une aurore, au xie siècle, et s’épandre, dans les siècles suivants, sur l’Italie, * les Flandres, la Suisse, et l’Angleterre.
Après avoir été monorime en ses commencements, le vers français rejeta bientôt toute entrave inutile qui pouvait alourdir ses ébats. L’alternance des rimes masculines et féminines n’étant pas dans le génie de la langue, il ne songea pas à s’en embarrasser ; il se contenta même de l’assonnance, lorsque la rime lui faisait défaut.
Ainsi que dans les beaux vers de Racine et de Rostand, la forme poétique, au moyen-âge, était de la prose harmonieusement cadencée. Les bardes trouvaient sans efforts ce que nos lyriques produisent péniblement ; et il n’était pas nécessaire, à la lecture et au théâtre, de défaire, pour la satisfaction de l’oreille, comme il arrive de nos jours, une structure de vers laborieusement scandée pour les yeux. Le vers sortait de la langue comme une fleur sauvage de sa corolle ; il était populaire et tout le monde en aimait la lecture et voulait l’entendre.
“ Légères et court vêtues, ’’ les muses s'accommodèrent tout d’abord d’une prosodie peu encombrante et surtout libre. La poésie épique adopta de préférence la mesure de huit et de dix syllabes. Ce mètre n’a pas la césure mouvante qui donne à l’hexamètre grec et latin et au vers héroïque italien, leur souplesse harmonieuse ; mais, d un autre cote, il n est pas gêné, comme notre alexandrin conventionnel et auguste, dans une livrée à entraves, ni monté sur un hémistiche à bascule, qui se casse à la césure en un pli uniforme et monotone.
Pour être reçu dans la bonne compagnie des mots, le vocable populaire — il n’y en avait pas d’autres en ces temps-là — n’avait, nul bësoin de perruque poudrée, de manchettes en dentelles et de haut-de-chausses. Etait-il propre et honnête, on le laissait entrer, sans autre titre, ni blason, au temple de Mémoire. Et par toute la terre de France, à la cour, au château, à l’armée, dans le cloître, au fond des chaumières, on chanta.
Le pédantisme, né de la renaissance, gâta tout cela. Il entreprit de couler le génie facile et naturel de notre langue dans un moule étranger, roide et gourmé. Le peuple ne le reconnut pas sous ce déguisement, et se détourna des chansonniers, qu il ne comprenait plus, et des poètes, dont “ la muse en français parlait grec et latin. ” 1
“ Enfin, Malherbe vint, ” tyran des syllabes, comme il le reconnaît lui-même, qui contempteur des œuvres des trouvères et des troubadours, qu’il ne connaissait guère, et de leur manière souple et vivante, qu’il affectait de mépriser, fit des vers “ parnassiens, ” pâles et anémiques, coulés dans un moule d'une impeccable correction. Le conventionnel régna avec lui. Il rima pour les yeux ; il scanda pour les yeux ; l’hiatus visuel, toléré par les trouvères et les troubadours, celui qui, sans blesser l’oreille n’offense que les yeux, fut proscrit avec la dernière rigueur ; les pluriels terminés en ies, ient, êés furent impitoyablement bannis du corps du vers, et les rimes, comme les animaux dans l’arche, mais pour de moins excellentes raisons, furent, de nécessité, masculines et féminines.