Je me voyais au midi de ma course
J’ai vu mes tristes journées.
g C’est ainsi que les Acadiens appellent la cruelle déportation dont
ils furent les victimes, en 1755.
lions de l’espérance rentrèrent une à une en son âme, et il se îepnt à chanter. Ce furent des complaintes, composées par luimeme, qu’il modula d’abord.
Examinons la forme spontanée, si je puis dire, que va prendre c ans les complaintes, la prosodie née du parler acadien, et nous a mettrons en regard de la versification que nous a donnée a langue fiançaise a la première période de sa formation. Le rapprochement ne laissera pas que d’offrir quelque intérêt philologique.
Il existe un assez grand nombre de complaintes acadiennes, dolentes pour la plupart, mais dont quelques unes tournent à l’ironie et même à la satire. Celle que j’offre, je l’ai recueillie moi-même, à 1 île Saint- Jean (aujourd’hui du Prince-Edouard). Elle fut composée, paroles et musique, il y a environ soixante ans, pai un poète de l’endroit, à l’occasion d’un naufrage, où trois pêcheurs, trois frères, avaient péri. Cette pièce offre cet intérêt philologique qu’elle est absolument du terroir, et nous fait assister, tout aussi bien que les poèmes du xe et du xie siècles qui nous sont parvenus, à la genèse spontanée des premières formes métriques de la langue.
Voici le premier couplet de cette complainte :
Dans notre pays Trois jeun’hommes sont partis,
Ils sont embarqués Dans la barge du curé.
Croyant toujours les vouère (voir)
S’en revenir le souère (soir),
A l’heure du souper,
Dit la mèr’, sans plus tarzer,
A faut qu’ vous alliez charcher1 Si vous les trouverez.
L’auteur de cette cantilène n’avait de connaissance de la
L — A riIe du Prince-Edouard, Ve, dans plusieurs substantifs et dans quelques verbes, se change en a : charcher pour chercher ; la grand ’tarre pour la grande terre. C’est la prononciation poitevine, et un peu de tout le centre de la France.
Au Nouveau-Brunswick et à la Nouvelle-Ecosse, on dit chercher, terre, etc'
langue française que celle que possèdent les paysans, en Acadie ; il ignorait tout de la grammaire et ne soupçonnait même pas l’existence d’une versification réglée. Il est même douteux qu’il sût lire et écrire, attendu qu’il n’existait point, on peut dire, à cette date, d’école française à l’île du Prince-Edouard.
Il était tout de même de la race des poètes : nascunlur poetœ, et il revêtait la langue de toutes les splendeurs qu’il lui pouvait trouver, et donnait à ses stances le rythme qui répondait le mieux à la forme poétique de sa pensée. 1
Scandons ces vers ; il m’est aisé d’en trouver l’exacte mesure, attendu que je sais l’air sur lequel l’auteur lui-même les a mis ; et nous les comparerons ensuite, si vous voulez, avec ceux de^la Cantilène de Sainte-Eulalie, la première composition rimée connue en langue française et presque contemporaine du Serinent de Louis-le-Germanique.
Le 1er vers et le 3e ont cinq pieds chacun ; le 2e et le 4e en ont sept ; le 5e, le fie, et le 7e, six ; les deux suivants sept, et le dernier six.
Mais est-ce bien de cette manière qu’il faille les scander ? Cette complainte n’est-elle pas plutôt faite de vers de douze et treize pieds, avec rime, ou assonnance à la coupe, celle-ci mobile, ainsi que dans l’hexamètre latin, et se plaçant tantôt au 6e, tantôt au 7e pied ?
1- Dans ce couplet cité par Molière et qu’on dit être de Henri IV, paroles et musique :
Si le roi m'avait donné Paris sa grand’villc.
Et qu’il m’eût fallu quitter L’amour de via mie ;
Je dirais au roi Henri,
Gardez pour vous votre Paris :
J’aime mieux ma mie,
O gué !
J’aime mieux ma mie,
on trouve quelque ressemblance entre la métrique du chansonnier royal et celle du paysan acadien, et la langue est à peu près, la même. Le premier rimait avant Malherbe ; pour le second, Malherbe n’avait jamais existé.
»X“débuet1 atlf! ” SUjet de ,a *
Buena pulcella fut Eulalia :
Bel avret corps, belleazone anima.
Voldrent la veintre li Deo inimi ; Voldrent la faire diavle servir.
Elle n ut eskoltet les mal conseilliers,
Quelle Deo raneiet chi 1 2 meant sus en ciel.
Ne por or, ned argent, ne paramenz Per manatce regiel, ne preiemen.
Ne ule cose non la povret omque pleir,
La polie sempre non amast lo Deo menestier EulaEe fut une bonne vierge ; belle de corps plus belle d’âme. Les ennemis de Dieu voulurent la vaincre ; ils voulurent lui faire servir le diable Elle n écouta pas les mauvais conseillers qui voulaient qu’elle reniât D^eu qui demeure au haut du ciel, ni pour or ni pour* argent, ni devant meiT ces royaies, m les prières. Rien ne put Jam^a dkufrnerT l’ZZ
11 æmWe bien que le barde ancien, tout comme celui de i e baint-Jean, ait fait de l’air de sa chanson un lit de Procuste
copedlmenS1°nS dUqUel Ü fédUit S6S V6rS’ Par 16 procédé d’aPO-
Ceux des vers qui dépassent la mesure musicale, ils les raccourcissent, le chantre de sainte Eulalie, en faisant, par exemple buona de deux, au .lieu de trois syllabes, et celui de la complainte en supprimant les syllabes faibles, m» dans jeunes et re dans
mere, lesquelles, d’ailleurs, ne se prononcent guère dans le parler ordinaire.
1. Chi semble être ici l'effort du scribe pour rendre le son qu’avait alors, et qu il conserve encore en Acadie, le pronom relatif qui : il s’écrirait aujourd hui, tchi, ce qui ne vaut guère mieux.
2. — La suppression de syllabes évanescentes, marquées d'une apostrophe se retrouve dans la poesie populaire de tous les peuples et quelquefois, comme pour les Italiens et les Anglais, dans la haute poésie. Pour np pas em prunter aux chansons vulgaires de la France et surtout de Paris, presque toutes écrites a cet enseigne, je prends de l’un des quatre recueils de chansons de M. Charles Couyba, rapporteur du budget des beaux-arts, dans ces années dermeres, et publiée sous le pseudonyme de Boskay, celle qui est dédiée a M. Leon Bourgeois, sous le titre de Député :
J’ai dit que la Complainte pouvait bien être composée en vers de douze et de treize et de quatorze pieds, avec assonnance à l’hémistiche mobile. Les vers rimant à l’hémistiche ne sont pas inconnus aux poètes français du moyen-âge, qui les appelaient vers léonins1. Philippe de Thaun n’en emploie pas d’autres dans son poème le Bestiaire. Ils sont d’abord de douze pieds, avec assonnance au sixième ; puis il en augmente la mesure, ce qu’il justifie en disant : Or voil mun métré muer, pur ma raison rnelz ordener (v. 1419) : Or je vais changer mon vers pour mieux exprimer ma pensée.
Le reste du poème, aussi bien que ce métré de transition, est écrit en vers de seize pieds, susceptibles, il est vrai, d être ramenés à des distiques de huit pieds.
Il est tout de même curieux de voir comment, en ses premiers tâtonnements, la prosodie française, malgré la distance et le temps, suit les mêmes procédés dans la recherche du rythme et du nombre. Ni l’auteur de la Cantilène, ni celui de la Complainte ■, ne connaissaient la versification, qui, pour eux, n existait pas. Ils cherchaient l’un et l’autre la voie des harmonies qui mène aux hauteurs du Parnasse, et ils marchaient, sans le savoir, côte à côte, dans deux sentiers parallèles et pareils. Nous assistons, à dix siècles de séparation, a deux essais de v ersification française, le premier au ixe siècle, lorsque la langue,
Y a trois ans j’étais mastroquet Dans ma ville natale ;
C’est chez moi qu’on f’sait l’grand banquet La noce électorale.
Mais not’ député Qu’était pas futé,
A tant pinté d’ma bière Qu’il en est claqué ;
Alors, c’est moi qu’ai Fait l’discours sur sa bière.
Retranchez les apostrophes et épelez les mots en toutes lettres, et vous taillerez de la besogne aux Diez, aux Littres, aux “ baumaises futurs ’,. qui les voudront scander, quand la langue française se sera retirée dans les cartons poussiéreux d’un ténébreux passé.
1. — Les poètes latins ont également connu cette forme, pour s’eu servir dans les pentamètres.
embarrassée dans ses langes romains, n’est pas encore formée ; la seconde, au xixe siècle, lorsqu’elle a été fixée par trois siècles et plus de pratique populaire, mais n’a reçu aucune culture itteraire, comme c’était le cas à l’île du Prince-Edouard, au milieu du siècle dernier. Les deux méthodes offrent de la ressemblance, parce qu’elles sont naturelles et sortent de la langue elle-même. 1
Parabole de l’Enfant Prodigue
En houme avait deux garçons. Le plus jeune des deux dit à son père . ^ Mon père, donnez-moi donc la part qui me reviendra c e mon héritage. Et son père leur douna chacun 2 sa part, à lui et à son frère. Pas longtemps après, le plus jeune fit un paquet 3 de tout ce qu’il avait et s’en alla loin, loin, où i 4 gaspilla toute son héritage à faire la débauche.
Après qu il eut dépensé tout ce qu’il avait, il arriva une grande famine dans le pays où il était, et il commença à pâtir de faim.
Il alla s’engager à un farmier de l’endroit, qui l’envoya à sa maison des champs soigner les gorets.
Rendu la, il aurait ben voulu s’emplir le ventre des gousses et de ce qu’on baillait aux cochons, mais personne y en donnait.
A la fin il se mit à jongler 5 et se dit en lui-même : Mon père a cheux-nous beaucoup d’engagés qui ont à manger tout leur soûl, et moi je meurs de faim, icite6.
J partirai d’icite et j’m’en irai cheux nous, qu’i s’dit à lui-même,
P y a présentement, en Acadie, quelques chansonniers : M. Clarence Cormier, le Père Bourque, M. l’abbé Robichaud, Mgr Doucet, M. Thériault, etc. Ce sont des chants nationaux, paroles et musique, qu’ils composent, des chants d’espérance, la chanson de l’Acadie renaissante.
“• P°ur E manière de prononcer chacun, voir cadhuna du Serment de 842, p. 13.
3- Pour la manière de prononcer 'paquet, voir ch. xxi, p. 170.