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Faire
Faire est un verbe double, si Ton peut dire, que la conjugaison acadienne ramène à sa forme originelle. Nous avons vu (p. 15) que le subjonctif présent de ce mot est, chez nous, celui du Serrnent de 842 : In eo quid il mi altresi fazet : pourvu qu’il m’en faise autant, au lieu de : qu’il m’en fasse autant, comme on dirait à l’Académie. On lit dans les Fragments de Valenciennes , presque contemporains du Serment : “ Quand ombre li fesist. ”
La forme acadienne se retrouve partout dans l’ancienne langue : “ En nul voyage que il fesit, ” Froissard ; “ Mais onques a offre l’on Y or fesist de par l’empereour ne respondirent. ” Chroniques de Henri de Vincennes.
Elle s’est conservée en Provence : Fasis que noun s’arrouine Lon mounumen escret. ’’ (Mistral, Les Olivades.)
Le latin d’Ennius avait faxitis pour faceretis.
Après cela on peut se demander pourquoi l’Académie française, qui a formé le subjonctif qu’il 'plaise de plaire, qu’il taise de taire, a fait qu’il fasse de faire.
Le vieux français avait, au passé: tu fesis, formé du latin facisti. — J’ai entendu : tu fesis, en Acadie ; mais cette forme a presque complètement disparu devant tu fis. Les anciens Acadiens, à côté de tu fesis, avaient aussi tu disis.
Haïr
Haïr, qui se conjuguait je hay et je haï ; je hairay et je hairay, n’offre guère moins d’anomalies, aujourd’hui, à l’Académie, qu’il n’en offrait aux premiers temps de la langue. Nos grammairiens, après Vaugelas et les autres codificateurs de la syntaxe française, écrivent : Je hais, nous haïssons, il hait, qu’il haïsse.
Cette conjugaison irrégulière se régularise en Acadie, et le verbe haïr, garde le tréma à tous ses temps et modes, pour toutes les personnes. Haïr, je haïs, tu haïs, il haïs, nous haïssons, etc. Nous disons comme Racan : “ Tu haïs les menteurs et les hommes de sang ”, et avec Montaigne : “ Mon âme haït r mesme à penser. . . ”
Laidir
Ce verbe a deux formes, en Acadie, laidir, et laidzir. Les deux s’emploient concuremment.
Lire
Fait lisit, au prétérit simple, comme dans Froissart : “ Quand furent venus, on lisit et relisit par deux fois ces lettres. ”
Moudre
La forme primitive de ce verbe a été moire, du latin violer e. Un d intercalaire s’y est introduit. Le français, tantôt garde ce d adventice, et tantôt l’élimine : je mouds, nous moulons, je moulais, je moudrai ; je moulus, mouds.
Le d se maintient à tous les temps et avec toutes les personnes, en Acadie : je mouds, nous mondons, j’ai moudu ; qu’il moude.
Netteyer, Peyer, etc.
Tous les verbes qui, à l’indicatif et au subjonctif, s’écrivent par oie, ou aie, à l’Académie, donnent oye ou eye en Acadie ; et Ve muet final se fait suffisamment sentir pour constituer un pied métrique, comme dans ce vers de Montfleuri :
“ Plus ils s’en croyent près et plus ils en sont loin, ” et dans cet autre du Misantrhope de Molière :
“ Mais elle bat ses gens et ne les paye point. ”
Le plus perverti des Acadiens n’aurait jamais pu faire le jeu de mots que l’on sait avec le vers désormais célèbre de La Fontaine :
“ Si ce n’est toi (s’il se nettoie ) c’est donc ton frère. ”
On ne se nettoie pas, ici, on se nettoye, ou plutôt, on se netteye( 1), comme faisaient les “ honnêtes gens” du grand Siècle.
Au futur, nous disons avec Louis XIV : tu pay-e-ras, en trois
1. — Richelet nous assure que de son temps netteier était le mot en usage chez les grands.
syllabes, et pay-e, à l'impératif, en deux syllabes. Pay-e-ment en compte aussi trois, deux longues et une brève.
Poursuir — Poursuivre
Poursuir se conjugue, en partie, comme fuir et, en partie, comme poursuivre.
Je poursuis, je poursuivais, j’ai poursuit, je poursuirai, que je poursuive, poursuivez.
Dans les lois de Guillaume le Conquérant, au xie siècle, on lit : “ Trouver piège (garantie) à persuir son appel. ” Dans la Bible de Chartres, au xve siècle, on lit : “ Qui eust voulu poursuir, on eust chassé les dits Anglais jusqu’à la mer. ” “ Marot
dit (xvie siècle) : “ Espoir m’admonesta de poursuyvir ”. Ce mot se décompose en pour et suivre.
Nous disons poursuir, au lieu de poursuivre, comme on le disait aux xne, xme, xive, xve, xvie siècles, en France, et même au xvne, à côté de poursuivre, et bien plus fréquemment. Le futur fait : Je poursuirai.
Au passé, nous avons : je l’ai poursui, avec Froissard, qui écrit : “ Cette bataille fut bien combattue, bien poursuie. ”
Savoir
Fait : que je save, au subjonctif, comme mourir fait que je moure. Conjugaison régulière.
Sentir
L’auteur des Quinze joies du mariage nous dit : “ qu’ils les ont sentu au flayrer. ”
Sentie était autrefois la forme, au passé, du verbe sentir, comme venu est aujourd’hui celle du verbe venir. Venu, ayant été adopté par l’Académie, est un mot français excellent, tandis que sentie, pour avoir été rejeté, est tombé dans le domaine du patois.
Nous avons conservé sentu, sans nous soucier de l’anathème des Quarante Immortels.
Soudre
Nous disons soudre : soudre du fer, au lieu de souder, par ana-
logie avec coudre, moudre. Le vieux français avait soldre, soudre, saudre, avec les composés,' assaudre, assoldre,.
Les formes soudons et solvons existaient concurremment, au xvie siècle ”, nous dit M. Staper.
Par une bizarrerie assez singulière, souder et sodérer, soudons et soderons, existent, ou commencent à entrer dans le parler des Acadiens.
Soudre est le terme universellement reçu ; mais, depuis que la mise en conserve du homard est devenue une grande industrie, nos gens ont pris de l’anglais le verbe to solder, prononcé sâderr, et en ont fait sâderer ou, soderer- Ils ont même fait le substantif sâdereux, qui grandit à côté de souclreux.
Tous ces mots dérivent du latin solidare, qui a laissé sodare aux Italiens, scder aux Wallons, saudé à l’ancienne langue, et d’autres variantes : “Nus boutonier ne puet faire boutons, qu’ils ne soient bien saudé.” (Tailliar, cité par Littré). Sauder touche à saudérer, ou sâdérer.
Sourdre
Ce verbe, qui n’a pas de participe passé dans la grammaire française, donne ici, régulièrement, sourdu.
Il en est ainsi de moudre, coudre, etc., qui font moudu, coudu, au même temps du verbe.
Littré condamne Buffon pour avoir écrit : “ Les sources chaudes qui. . . sourdissent à l’intérieur des cavités. Nous disons, comme Littré, qui sourdent, au présent de l’indicatif.
Suffire
Froissart a dit avant nous, et nous disons avec lui : “ Bien leur suffisit ” ; “ Ce suffisit bien aux dessus dits, ” pour suffit.
Suir
Suivre se dit suir, en Acadie, et fait, au passé, sui : je l’ai sui et au futur : je suirai. C’est de l’ancien français : “ Là vus suirat ; ” ou encore :
Le nauvré très tous dis fuioit
Et son compains qui le suioit. ”( Chanson de Roland.)
“ Or suirai mon proposement. ” (Fl. et Blanch, xine siècle) ;
“ Car Henri le suioit tousjours en combattant. ” (Gettsclin xive siècle.)
Froissart nous dit qu’ils “s’armèrent et mirent leur Seigneur.”'
Les Acadiens, ici encore, sont en bonne compagnie.
L’ancien français avait suir, suivre, sivre, siure, siévir, etc. Notre prétérit sui se forme régulièrement sur suir.
Nous disons, à l’imparfait, je suivais, comme à l’Académie.
Taiser — Taire
Nous disons se taiser, (du latin tacere ) à côté de se taire.. Taire ne s’emploie guère, chez nous, que précédé d’un autre infinitif : faire taire, pendant que taiser est propre à tous les. temps : Veux-tu bien te taire ? pour : Veux-tu bien te taiser ,. nous est venu plus tard.
Taiser, taizir, tésir est l’ancienne forme romane, et le roman était le français de France d’empremier (1).
On trouve taiser dans Cotgrave, et Louis XIII, “ glorieusement régnant ”, lorsque Razilly et d’Aulnay de Charnisay reprirent l’établissement de Port-Royal, à la Nouvelle-France^ écrivait je ne sais à qui “Je l’ay taisé. . , quand viendra le temps de le dire, se pourra faire. ”
J’ai entendu : Il s’est tai, dans le pays de Québec.
Comme Louis XIII, nous employons ce verbe à l’actif : Taise ta goule.
La forme taiser se retrouve, en français au subjonctif : il faut qu’il se taise, et aussi à l’impératif : taisez-vous.
Nous disons taisez-vous et aussi : taise-toi.
La vieille langue avait jusqu’à l’adjectif taisïble.
Tarder — Tarzer
Nous disons indifféremment ; tarder et tarzer. Les deux