‹ Le parler franco-acadien et ses originesChapitre 38 sur 179 · Cultivateur, en France ; fermier, en Acadie · texte numérisé non relu

Cultivateur, en France ; fermier, en Acadie

savons, d’autre part, que jour vient de diurnum 1 ; que dœorsum a fait, d’abord deosum, puis josum, puis jus dans l’ancien français ; en d’autres termes que les dentales latines, dans deo, chu , ont donné les palatales chuintantes au roman et à l’ancien français.

En Acadie, dans Djeu, djacre, djadême, djalogue, le dj se prononçant comme le j anglais dans jib, jaw, job, joe, ou encoiecomme le g dans gin. Il n’y a pas jusqu’au diamant, mot étymologiquement irrégulier, qui ne se prononce djamant, le dj sonnant comme le j anglais dans jam. Ce dj acadien donne un son très doux.

Dans le même ordre de phénomènes obscurs, manducare nous a laissé manger, en passant par mangier et manjer : d se muant en j et en g doux.

Le cl latin, devant e, eo, eu, iu, u, i, ia, était-il franchement une dentale ?1 2

Comment expliquer, alors, le fait qu’il donne presque invariablement au français officiel une palatale douce, et une chuintante palatale accentuée au français dialectal de l’Acadie et de plusieurs provinces de France ?

Fortement chuintant, ce son, qui existait dans le vieux parler, mais que l’impuissance orthographique de notre alphabet a fait perdre, paraît être l’un des sons organiques, si je puis dire, des langues indo-européennes, d’où la nôtre est sortie. On peut de peuple conquis et assujetti à peuple migrateur et conquérant, le suivre d’étape en étape en passant par les pays Scandinaveset germaniques, et remonter, sans solution de continuité, jusqu’à son point de départ.

Que l’on pénètre plus loin, géographiquement, et on le retrouve encore. Dans le pâli, langue sacrée de l’île de Ceylan, qui procède du sanscrit, maître (du l. magistrum), par exemple, se

1. — Avant de fair e journal, diurnalis s’est écrit djurnalis. La prononciation anglaise de jour, dans journal, pourrait bien être celle de diur nus, chez les anciens Romains.

2. — Diapré, qui se confond étymologiquement avec jaspe ( iaspis , dans Pline), se prononce djapré, en Acadie, dj donnant le son du g anglaisdans gin.

dit ouadjdhac, selon l’orthographe des savants. Ce djdha est un effort désespéré de transcription pour rendre un son étranger à la langue du Conservatoire, mais familier au parler acadien- Je ne connais rien du pâli, ni d’aucune langue orientale ; mais djha me paraît être ici, l’équivalent du dj des Djins de Victor Hugo, et celui-ci n’est autre que le di, dia, die, dieu, acadien,, lequel se confond avec le j anglais.

Les maîtres en philologie nous disent que le t, dans ses évolutions phonétiques, tend à passer à d, le p à b, le s à 2 ; que finita par exemple, a donné fini de (finie), en vieux français. J’ai constaté la même tendance en Acadie et dans la province de Québec. Poli te, par exemple, raccourci de Hippolyte, devient Polide , dans certaines de nos familles, et sainte Brigitte est devenue la patronne de Saint e-Brigide, paroisse des environs de Montréal.

Si cette règle est bonne, c’est sans doute sur le modèle de notre mot acadien gatte (alose) que les Normands ont formé gade, et les Anglais cod, le c et le g se permutant, comme il arrive pour un nombre 1 de mots de langue française.

Le t disparaît également dans un certain nombre d’autres, mots, pour faire place à d. Saumâtre, par exemple, qui se dit saumate au Nouveau-Brunswick et à la NouvelleEcosse1 2, devient saumade, aux Iles-Madeleine.

Mais ce sont là des exceptions ; dans toutes les syllabes, sauf dia, die, dio, diu, le d et le t se prononcent ici exactement comme en France et se retrouvent dans les mêmes mots.

La consonne f, dont le timbre est celui que l’on entend à Paris, sonne ici, au commencement et dans le corps de la plupart des mots. A la fin de quelques-uns, elle tombe, comme

1. — Un nombre signifie un grand nombre, en Acadie. Ce mot avait aussi ce sens dans l’ancien français : “ A Sainct Mor des fossés se logèrent lesducs de Berri et Bretaigne avec ung nombre de leurs gens. ” Com.

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