‹ Le parler franco-acadien et ses originesChapitre 39 sur 179 · Les Normands disent saumacre et les Génevois saumache · texte numérisé non relu

Les Normands disent saumacre et les Génevois saumache

-dans chétif, qui se prononce chéti. Le f a tellement disparu de chétif, qu’il ne fait, dans aucun cas, liaison avec le mot suivant, ■en Acadie, soit que ce mot commence par une voyelle, ou par une consonne : un chéti rhume, un chéti enfant. C’était là la bonne prononciation française, au xtue siècle.

F se fait entendre à la fin de tous les autres mots . maladif, jurif (blasphémateur) , juif , pensif, etc. On l’entend également dans la presque totalité des mots se terminant par ef, comme

chef, nef, Joseph. . , 1

Dans narf (nerf), il sonne, au pluriel, comme au singulier .

A la fin des mots en euf et en œuf, il est muet : un habit neu, un beu, des beus, un eu, des eus, sauf dans l’adjectif numéral neuf, qui se prononce exactement comme au Conservatoire, Vf sonnant, s’il n’est pas suivi d’un autre mot, se changeant en v, devant une voyelle, et tombant tout à fait devant une consonne ou une h aspirée : ils sont neuis ; weu-r-arpents ; neu sous ; neu harpons. Veuf fait veuve, tant au masculin qu au féminin : il est veuve.

Ces consonnes sourdes étaient muettes à la cour de Louis XIV. C’est des “ honnêtes gens ” de ce temps-là que nous tenons beu-gras, qui s écrit bœuf-gras. Dans ces diphtongues et triphtongues, le son de f répugnait aux chastes marquises, qui s’en offusquaient au besoin. Pour rien au monde, elles ne l’eussent fait entendre dans œuf, bœuf. Elles disaient d’un homme grossier : c’est un beu. Un bœuf aurait fait rougir leur pudeur.

Il est assez piquant de trouver la même locution, avec à peu près le même sens, chez le paysan d Acadie : un beu, pour lui, au figuré, c’est une brute, un mufle.

Devant les voyelles a, e, i, o, et devant les diphtongues ei, ou et la demi-voyelle y, la consonne g se prononce comme à Paris : gage, gendre, girouette, goémon, goulet, geindre, gynote.

1. L’Académie dit qu'il se fait sentir au singulier et non pas au pluriel. Le peuple ne saisit pas bien cette chinoiserie qui veut qu’on prononce de même mot différemment au singulier et au pluriel.

Suivie de u, ou des diphtongues ai, ué, ui, elle donne unechuintante palatale forte qui ne diffère du son produit par un c devant les mêmes lettres, que par une nuance, qu’ici encore leclavier de l'alphabet est impuissant à noter, et qui, pour être saisie, doit être perçue par l’oreille.

A questa letra g doas maniérés de so : Cette lettre a deux manières de sons, lisons-nous dans le Leys d’ Amours, xe siècle. Cela s’applique, évidemment, au français, ou roman de l’époque; mais on peut l’appliquer aussi, jusqu’à un certain point, au français académique actuel, puisque, devant a, ai, o, ou, ui, u, le g est dur, presque guttural, et qu’il s’adoucit en un son mouillé devant e, ei et i. Mais il semble s’appliquer encore mieux à la maniera de so acadienne, où le g, dans Auguste, par exemple, se prononce comme le j anglais dans just. Dans gai, gaine, regain , guetter, guerre, guère, guêpe, gueule, gueux, gueret 1, le gue, qui se mouille et chuinte fortement, laisse entendre un commencement de i, quelque chose comme dgierre, dgieux, dgièpe, qu’il est impossible de figurer.

Devant ui, le son de g se nuance encore, selon que le u de la diphtongue se fond complètement avec le i pour ne faire qu’une seule syllabe et qu’un seul nom, comme dans guide, guimauve, guinée, guise, guitare, et selon qu’il se scinde à demi et laisse percevoir, l’une à la suite de l’autre, les voyelles u et i, comme dans aiguille, aiguillon, aiguiser 2.

Dans la première série de ces mots, gui se prononce comme le-

1. — Guéret vient de veraclum, qui venait de vervactum, d’où les Espagnols ont tiré barbecho et le provençal garag ; gaine vient de vagina ; l’allemand werra nous a laissé guerre (en anglais war ) ; de l’allemand warjan nous avons fait guérir. Guêpe vient du latin vespa, qui lui-même vient d’un mot germanique wapsa, en anglais wasp. Le w germanique se traduit par g en français.

2. — Ces mots viennent de acutus et appartiennent à la catégorie des. c plutôt qu’à celle des g, le c du radical s’étant plus tard changé en g, comme il est arrivé pour un grand nombre d’autres mots dérivés du latin. On les trouve souvent, dans les vieux auteurs, écrits par un c, conformément à l’étymologie : Chascun sor lui (sur le Renart) ses denz acuse ’ (pour aiguise ) ; Renart, v. 13571. “ Les fors es operacions et faiz périlleux sont aeus [aigus) et espres. ” Oresme, Eth. 8.

<g et le j anglais, clans gin, Jim ; clans la seconde, la nuance produite par u-i juxtaposés, mais non fondus en un seul son, égu-ye, ne se peut rendre exactement, même en recourant aux langues étrangères, à cause de l’ic français qui perce, et qu on retrouve ni dans l’anglais, ni dans le latin, ni dans les langues romanes.

Devant la diphtongue ue, dans gueux, guéret, etc., c’est encore le son du g clans guide, guinêe, celui du d dans diable, diamant, lequel est toujours celui du g anglais dans gin, que donne la consonne acadienne 1.

Ces sons dia, gue, gui, ne nous viennent évidemment pas de Rome2, ni d’Athènes ; ils nous viennent plutôt de l’est et du nord-est, ou peut-être, les tenons-nous, ce qui paraît plus vraisemblable, du celtique indigène, langue des premiers habitants connus de la Gaule 3 4. Héritage atavique, en tous cas, voix lointaines des ayeux, que les générations illettrées se sont transmises, comme ces conques marines qui continuent de rendre les bruits entendus au fond de la mer, longtemps après en avoir été retirées.

Joug se prononçait jouk, au xvie siècle. C’est la manière acadienne. On disait étank et rank 4 également ; nous prononçons ces deux mots comme le veut l’Académie, sans faire

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