‹ Le parler franco-acadien et ses originesChapitre 43 sur 179 · Voir à la lettre N · texte numérisé non relu

Voir à la lettre N

2. — S’il faut en croire M. Adjutor Rivard, et personne en ce pays n’est plus — je devrais dire aussi compétent que lui, en matière de philologie, on entend, en quelque endroit de la province de Québec, rossignos , pour rossignols, au pluriel.

en Acadie, 1 on dit encore aujourd’hui, en Belgique gauloise, humer et, dans le Hainaut, lommer, pour nommer.

N, à son tour, se change, en certains cas, en l, comme dans lombril pour nombril. Venenum faisait indifféremment venin et vélin, en vieux français. Saint Bernard nous met en garde contre le vélin de detraction ” et u son envelimée semence. ”

Nous n’avons, en Acadie, ni venin, ni vélin ; nous employons cle préférence le mot poison ; mais nous disons velimeux. Les Canadiens font une grande consommation du mot ■ velimeux , prononcé v ’limeux \ comme en France, et qu’ils emploient volontiers en guise de jurement.* 2

Des savants se sont demandés s’il y avait eu transition dans l’évolution de l'une de ces deux lettres à l’autre, dans le passage du son entre l et r, par exemple, et inversement entre r et l. “ Ce phénomène, nous dit Dauzat, pose encore bien des problèmes. ”

Le problème est carrément posé dans le mot marne, désignant un mélange naturel de calcaire et d’argile. Les différentes formes de ce mot sont une illustration du passage de r à l et même à n et inversement. Tantôt l’n tombe et IV et VI restent, comme dans ce passage de Froissart : “ Gravier de blanche marie ”, forme que les Anglais ont prise des Franco-normands et qu’ils ont conservée ; tantôt IV et l’Z disparaissent l’un et l’autre : “ La marne, à bon droit appelée, d’aucuns manne." (O. de Serres). A Namur, c’est maule que l’on dit ; en Haut-Normand, c’est malle et quelquefois mâle. En Wallon, les trois consonnes tombent pour laisser male.

J’ai entendu marie, en Acadie ; mais nos gens disent de préférence : de la terre grasse.

Je puis rendre témoignage d’un exemple du passage de r à Z, s’effectuant directement, sans transition, ni intermédiaire.

La consonne r n’existe pas dans l’alphabet parlé des Algon-

1- — “ Vénéneux a été aussi prononcé velimeux par une grnade partie du peuple, ” Henri Estienne.

2. • — En Bourgogne, l’on dit enverimé, en Picardie, invrimé, et en Provence enverimar. Au lieu d’un n, ou d’un l, c’est ici un r.

quins, grande nation aborigène du Canada et de l’Acadie. Quand les Micmacs, tribu appartenant à cette nation, venaient au collège £aint-Joseph de Memramcook, où je frisais mes classes, ils demandaient à voir le Pèle Lefeble, supélieur. Quoiqu ils parlassent assez bien le français, il leur était impossible de prononcer Père Lefebvre, supérieur.

Ces grands enfants de la nature faisaient, comme font les petits enfants de Provence, quand ils “ dizo paile ’ pour père. L Y roulé est un produit artificiel. Pendant que je trace ces lignes, un petit enfant, qui me regarde faire, me demande si je sais éclire. Un autre, un peu plus grand, est occupé à percer un bout de planche avec un virebrequin (vilebrequm) .

Aux iles Jersey et Guernesey, Yr s’adoucit jusqu’à se confondre avec le th anglais. Ainsi ils diront : ma fenêtre est patheille (pareille) à la vôtre ; les gens Yadmithent (l’admirent).

Dans le même ordre d’investigation, les savants disputent doctement sur la formation du mot nombril, et, cherchent pourquoi la lettre n s’y est mise, le radical étant le latin umbilicum, possiblement aussi, umbronem (bosse), à moins disent-ils encore, que ce ne soit l’allemand nabel, le grec omphalos, ou le sanscrit nabhi.

Les Acadiens ont depuis longtemps réglé cette question, en éliminant tout à fait la voyelle euphonique n. Ils disent, style noble, le lombri et, style négligé, le lambouri. Us ont aussi lambouric ; mais celui-ci frise la polissonnerie, en même temps qu’il frise son radical latin ombiliculus. 1

Voici comment je me figure la formation du mot nombril. Ombelicum a d’abord donné ombril, prononcé ornbri. L’article survenant, on a dit V ombril (le ombril), puis en agglutinant les deux mots, lombril. Lombril s’est ensuite tourné en nombril, par le changement assez fréquent de V en n. En tout cas, il est resté

1. — “L’umbific” que les matronnes appellent le petit boyau ”. Ambroise Paré. Ombilic devient facilement lambouric, en soudant l’article au nom : le ambouric, lambouric. La langue offre plusieurs exemples de soudure de l’article le, la, avec le mot suivant, s’il commence par une voyelle : le ingot, lingot, (les Anglais ont conservé le mot ingot) ; le oriot, oiseau au plumage d’or, loriot ; la uctte, de uva, la luette, etc.

•d un coté lornbril et de l’autre nombril , le premier dans le langage populaire, tant en France qu’en Acadie, le second dans les écritures.

Quant a Icimboum, ou lambounc, ce mot nous est assurément venu de la Touraine ou du Beri'i, où il se conserve encore. La langue scientifique a gardé lombri, vers de terre.

L mouillé

L7 mouillé, représenté par II, n’existe pas en Acadie, non plus que dans la province de Québec. Nous amuissons les deux U •en un ye, ou en un yod palatal, et nous disons, comme en France, d’ailleurs : boutè-ye, fami-ye, consé-ye ; mais nous ne rendons pas le timbre cristallin de VI proprement mouillé. Cette dernière manière, très difficile à saisir, plus difficile à rendre, est à la veille de disparaître, en France, malgré les efforts désespérés de Littré et de plusieurs autres linguistes pour l’y maintenir.

Ce son n’a pas été connu de toutes les provinces où s’est parlée la langue d’oïl : ( oïl lui-même représente ce son) ; il est plutôt particulier aux départements qui avoisinent la Suisse normande.

Les II doublés ne s’adoucissent pas dans tous nos mots. Nous disons a-li-eurs (pour ailleurs), comme on le disait, à Paris, au temps du grammairien Ménage, et Pomme le disait le Roi-Soleil lui-même.

Vaillant, avec le sens de possesseur de capital, d’avoir, se prononce, comme dans les provinces de France, valant : il n’a pas un sou valant. Dans le sens d’ardeur, d’assiduité au travail, ou encore de santé, nous disons va-y-ant, c’est un garçon bien va-y-ant, une fille va-y-ante, je ne suis pas bien vaillant aujourd’hui.

Médale se dit pour médaille. Sous sa forme mouillée, ce mot vient d’Italie. Sous la forme que nous lui donnons, en Acadie, il est possible qu’il vienne du latin métallum. En tous cas, on peut croire qu’il se prononçait en France (peut-être s’y prononcet-il encore) comme nous le prononçons, puisque nous trouvons médalle dans plusieurs écrits anciens et plus récemment dans Calvin (xvie siècle) qui, dans ses Institutions, l’écrit constamment avec un seul l : ... “ Figures ou mêdales, etc. ”

L final

Non seulement dans le parler populaire, mais chez “ les honnêtes gens ” et à la cour, Yl final ne se faisait plus guère entendre, au xvne siècle ; il tombait dans les pronoms, dans les adjectifs et même dans les substantifs, comme Yl médial dans hault, il fault, etc., s’était depuis longtemps éteint1. Ce sont les puristes et les grammairiens qui l’ont galvanisé, qui lui ont insufflé l’air vital qui fuyait ses poumons, qui l’ont, en un mot, ravigoté'2.

Prenons, par exemple, il, dérivé du latin ilium. C’est la graphie savarite qui a conservé, pour l’étymologie, VI sonore de ce mot. Du livre il a passé à la langue parlée.

Voici ce que Chifflet, grammairien contemporain de Molière et de Bossuet, dit de la prononciation de ce pronom, et les règles qu’il en donne : “ L ’l mouillé, écrit-il, ne sonne point

devant les consonnes : il dit, prononcez i dit ; ni aux interrogations : que dit-il ? prononcez que dit-i ? Parle-t-il à vous ? Dites parle-t-i à vous ? Mais, hors de l’interrogation, il sonne l devant les voyelles : il a, il aime. Au pluriel, il ne sonne que l’s .ils ont, dites iz ont. ” C’est absolument la manière populaire acadienne et canadienne. Nous disons, devant une consonne, au singulier : dit-i, pour dit-il ; i m’attend, pour il m’attend,, et, devant une voyelle, il arrive, il est bon, en faisant sonner l’L

Au pluriel, Yl tombe et z prend la place de s, pour les liaisons „ devant une voyelle : iz ont raison, iz attendent votre réponse. Cette prononciation n’est guère éloignée de celle qu’on entend encore à Paris dans la conversation courante 3. L7 sonore dans ces mots, est une prononciation livresque.

1. — Le mot éteindre étend sa signification, en Acadie au delà du cadreque lui donne le Dictionnaire. Il s’emploie jusque dans le sens d’abattre, de tuer : Avec ce fusil, je peux éteindre une outarde à cent pas, me disait un vieux chasseur.

2. — - Ravigoter , signifie, en Acadie, faire revenir à la vie, proprement ramener le souffle dans le got ; ravigoter un noyé ; le malade a ravigoté.

3. — “ Il devant une consonne s’est prononcé i jusqu’à la fin du xvmesiècle. C’est seulement en 1763 (date de la cession du Canada à l’Angleterre) que Wailly propose de prononcer il, pour éviter des équivoques.”' Th. Rosset.

Et ce fut, j’ose dire, non seulement au xvue siècle, mais de tout temps, au pluriel aussi bien qu’au singulier, la bonne prononciation, la plus conforme aux harmonies de la langue.

Au pluriel, par exemple, nous trouvons dans la Chanson de Roland : “ i perdent les chiefs ” (ils perdent les têtes), et, au singulier, dans la Traduction de la Bible, au xme siècle : “ ainz i porterait chacuns d’aus s’offrande ”, (son offrande).

Jusqu’au xvue siècle, on a dit i a pour il y a. Amyot, contemporain de Jacques Cartier, le découvreur du Canada, nous dit, au singulier, dans sa traduction de Daphné et Chions : “ Qu’au lieu de vigne y avoit du lierre. ”

Dans le Bûcheron et Mercure, Lafontaine fait rimer, dit-il avec outil, qui se prononçait, comme il se prononce aujourd’hui outi.

En ce cas, je les prendrai, dit-il,

Et boquillons de perdre leur outil. ”

Et ce n’est pas seulement chez les savants et à la cour que il se prononçait i, ou y, devant une consonne ; il suffit de parcourir les Conférences et d’entendre Piarrot et Janin discourir, pour se convaincre que telle était également la prononciation de ce pronom parmi le peuple.

“ Y (ils) la rencontrire au glau” ; “ fallu qui (qu’il) se cachit; ” “ quand arrivety ; ” (arrive-t-il) ; “ morgué, s’dity ” (dit-il) ; “si (s’il) faillit que”; “ cesty-là ” (prononcez sty-là), pour celui-là, etc.

Domergue fit décréter, du vivant de Louis XIV, l’emploi obligatoire de il et ils sonores dans la langue académique, malgré Millerand qui soutenait que prononcer il devant une consonne était une faute propre aux savants provinciaux “ peu faits aux usages de la cour ”. En dépit de Domergue et de la cour, Paris, dans la langue parlée, continue à laisser tomber VI de ce pronom, comme nous le faisons ici.

Nous avons le témoignage des meilleures autorités que dans un grand nombre d’autres mots, l’I final n’était pas davantage prononcé par les savants, quoiqu’il fut maintenu dans les écritures : on disait avri l, bari, fusi, sourd, nornbri.

1. — Avril ne se prononce avril que depuis le xvme siècle. Th. Rosset..

Telle est également la prononciation acadienne de ces mots.

L ’l final sonne daps seul, quand ce mot est au singulier, ou qu’il est suivi d’un autre vocable ; mais, au pluriel, les vieillards acadiens disent sens. C’est aussi la manière berrichonne. J’ai même entendu tout seu, au singulier.

Quoique dans la plupart des anciens auteurs français, on trouve ce mot épelé, tant au pluriel qu’au singulier, avec un l, il est probable que cet l ne se prononçait pas, au moins au pluriel, la graphie ne le conservant qu’en souvenir de solus, dont il dérive. Aussi loin qu’on remonte, on trouve des exemples où il s’écrit sans l, même au singulier :

“ Car giere tôt seuz

Molt destroit et molt angoisseuzx. ” Roman de la Rose, v. 505, etc.

“ M’en allai tout seus, ” Idem.

On trouve chez les écrivains du moyen âge : seus, sous, sox, sos, ceux.

Ronsart fait rimer seuls avec deux et avec 'paresseux :

“ Mars va tout seul ) les Amours vont tous seuls. ”

Qui voudra donc ne languit paresseux ? ”

Nous prononçons genti, au masculin et gentye au féminin ; un genti garçon ; cette petite fille est gentye. L ’l ne s’est pas toujours fait entendre, en France, au moins dans le féminin de ce mot, témoin Beaum (xue au xme siècle), chez qui l’on trouve : “ comme de gentix gens

Nous disons fieu, au masculin, comme, d’après le témoignage du grammairien Chifflet, ce mot se prononçait à la cour de Louis XIV. Au féminin c’est fyole que nous disons : mon fieu, ma fyole, pour mon filleul, ma filleule. Cette double manière est un héritage du parler du xvue siècle, où l’on disait aussi fillole (prononcez fyole). Molière ne s’est pas fait faute d’écrire :

Il n’a pas aperçu Jeannette, ma fillole (fyole),

Laquelle a tout oui, parole pour parole.

Nous disons aussi tilleu pour tilleul, chevreu pour chevreuil.

Linceuil, que Victor Hugo et Lafontaine font rimer avec seul, et d’autres poètes, avec cercueil, orgueil, se prononce linceu-ye, ■en Acadie.

A 1 Académie, l se fait entendre dans péril. Il est muet, en Acadie, comme je soupçonne qu’il l’était anciennement, en France, dans la langue parlée, en dépit de la graphie qui l’a conservée pour les yeux, par égard pour l’étymologie. Encore ne le conservait-elle pas toujours, témoin Beaum où nous lisons : “ C’est un des plus grands périx qui soit en l’office de bailli que d’estre négligeas ou poi soigneus de ses contes. ” Et Ronsart, pour que personne ne se méprit sur la correction de la rime, écrit :

“ Et sur terre échappé de péris (périls)

Ains que bastir grands murs de Paris. ”

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