CHAPITRE XII (suite
Al — Au — Aux
Les Acadiens disent : un cheval, des chevals, ; un canal, des danois ; un chenal, des chenals 1 ; un animau, des animaux ; -, un bocau, des bocaux ; les finales donnaient invariablement le même son au singulier qu’au pluriel.
Le peuple ne s’explique pas toujours pourquoi cette différence de son final entre le pluriel et le singulier2 de ces mots ; pourquoi les gens “ qui lisent dans les gros livres ” disent : un cheval, des chevaux ; un animal, des animaux. Plusieurs ont été à l’école qui ne le savent pas non plus. On pourrait ajouter que les Pères de la grammaire française, au xvne siècle, Malherbe -et Vaugelas, qui ont statué là-dessus et érigé la règle de al pour le singulier et de aux et aus pour le pluriel en un dogme grammatical, ne l’entendaient guère davantage.
Ce n’est que deux siècles plus tard que Diez, suivi de Littré et des maîtres de l’école de Chartres, ont pénétré les secrets •de la formation première de la langue française et en ont éclairci les mystères ésotériques.
En pure linguistique française, le peuple qui dit, mon cheval, mes chevals ; cet animau, ces animaux, a plutôt raison que Malherbe, qui écrit, mon cheval, mes chevaux. Mais Malherbe a pour lui la sanction de l’autorité, et, dans le langage comme ailleurs, “ la raison du plus fort est toujours la meilleure. ”
“ Je crois que les gamins de Paris diront toujours un animau,
1. — Je ne saurais affirmer que telle ait été, depuis le commencement de la colonie, la prononciation constante de ces mots; puisque j’ai aussi entendu des personnes dire, mon chevau, un journau. On a dit un joumau, •en France, on le trouve même dans les premières éditions du Dictionnaire.
2. — On trouve dans Rabelais, à côté de canal, au singulier : “Par trois tubes et canals, ” au pluriel, ce qui montre que, même au xvie siècle, l'usage «des al et des aux était encore soumis à l’arbitraire.
•comme aussi les charretiers mon chevau, firme à laquelle il ne manque qu un s, a la fin, pour représenter exactement le cas -sujet de ce mot, au xne siècle. ” 1
Les savants de Paris qui disent comme nous : un tuyau, des tuyaus, un boyau, des boyaus, un chapeau, des chapeaux, un château, des châteaux, un rateau, des rateaux, un soliveau, des soliveaux, un poteau, des poteaux, un marteau, des marteaux, 2 3 diraient sans doute aussi, avec les gamins et les charretiers de Paris, un animau, mon chevau, si la graphie ne les avait amenés, peu à peu, à dire un animal, un cheval. On a fini par prononcer ces mots tels qu’on les trouvait écrits dans les auteurs, et comme •on les écrivait soi-même par imitation.
Or 17 que l’on trouve dans cheval, animal, etc., est une relique étyinologique du latin, conservée dans l’écriture uniquement pour les yeux. Il ne sonnait apparemment pas plus en ces mots, dans le langage parlé de l’ancien français et du moyen français, que dans une multitude d’autres mots où il ne se conservait que pour satisfaire les érudits, tels que au(l)tre, chau(l)t, fauQ), Ja(l)se, fau(l)se, chateau(l)x, etc., ° et qu’il ne se prononce aujourd’hui, en Acadie, dans les noms propres Brau(l)t, Arsenau(l)t, etc.
Pour bien comprendre les causes de discordance entre l’écri-