Huxley, De l'éducation scientifique, p
d'autant plus abstraits qu'ils sont plus élémentaires. Gomment sortir de ce cercle ? En fait, on n'en sort point ou guère. Prenons un exemple pour le prouver. Qu'on imagine des livres d'histoire élémentaires (et on n'a pas à en imaginer, on en trouve) où est résumé en quelques lignes un grand et long règne, celui de Louis XIV, je suppose. Peu ou point de faits, rien que des généralités, voilà les aperçus qu'on donne à des enfants !
Ajoutons que, chez nous, le maître a un programme lout tracé, dont il ne peut, dont il ne veut rien sacrifier ; ce programme, il le suit, le développe dans toute son ampleur; il y ajouterait plutôt, car il a le souci de sa réputation, il veut montrer qu'il sait tout ce qu'il a à enseigner et plus encore; il élève donc son enseignement, entendez qu'il l'enfle et le grossit, qu'il y fait tout rentrer. Comment contenir, comment ramener à ses limites naturelles, celles que lui trace le degré de l'inteUigence de l'enfant, cet enseignement qui déborde de toutes parts ?
La tâche est malaisée. Pour la mener à bien, il faudrait des éducateurs de premier ordre, des hommes dont le savoir fût égal à Fintelligence. L'enseignement requiert d'autant plus de qualités qu'il est plus élémentaire; or plus un maître est instruit, plus il est apte à donner l'enseignement élémentaire et plus il s'en écarte et en est écarté. Nouveau cercle vicieux, dont on aura autant de peine à sortir que du premier.
Que faut-il, en effet, pour réussir dans renseignement, surtout élémentaire ? « Deux conditions, rares Tune et l'autre, plus rarement conjointes : il faut être un grand savant et un grand pédagogue. Il faut être parvenu à ce sommet de la connaissance d'où l'importance relative de notions apparaît au premier coup d'œil, d où nul rapport ne vous échappe. En môme temps il faut se souvenir des difïicuHés qu'on eut à apprendre soi-même. Cette alliance
exceptionnelle constitue le bon professeur. » Le bon professeur est celui qui sait simplifier renseignement, sans l'appauvrir, le réduire à néant, et, d'autre part, sans le rendre abstrait et inintelligible ; cela implique qu'il sait faire le départ, dans la connaissance, de l'essentiel et de l'accessoire, et « éliminer résolument tout ce qui n'est pas essentiel. Cette élimination, ce choix résolu, seul un vrai savant, très savant et très intelligent, ose et peut les pratiquer. Le demi-savant hésitera toujours à sacrifier ceci ou cela, parce qu'il n'est pas certain de l'importance relative des notions \ »
Le demi-savant aura encore un autre défaut, voisin de celui-là: il sera tendu, guindé; il manquera de familiarité, de bonhomie ; il ne saura pas parler simplement des choses. C'est ce que remarque Huxley : « Une condition du succès, toujours importante lorsqu'il s'agit d'éducation, mais des plus essentielles, selon moi, quand l'écolier est fort jeune, est la suivante : Le professeur devra connaître son sujet d'une façon réelle et pratique. S'il en est ainsi, il en pourra parler en langage facile avec une conviction complète, comme de tout ce qui fait la vie habituelle. Mais, s'il ne le connaît pas à fond, il craindra de s'aventurer en dehors des limites d'une phraséologie technique apprise par cœur^. »
Le pédantisme de forme et le pédantisme de fond se trouvent ainsi liés, dérivent de la même cause : le demisavoir, qui ne sait pas choisir, choisir entre les faits ou idées qui composent son bagage, choisir entre les formules qui cataloguent et exposent ces faits, et se meut ainsi toujours lourdement, tout d'une pièce, empêtré de lui-même.
Lorsqu'un tel savoir se communique à des écoliers, il faut bien pourtant qu'il se simplifie de quelque manière;