Essais, liv. I, ch. xxiv, Du Pédantlsme
LE SYSTÈME PÉDAGOGIQUE DE MONTAIGNE lOi
pendamment des objets auxquels elle s'applique ». L'humanisme, dit Huffding, « ne désigne pas seulement une tendance littéraire, une école de philologues, mais encore (j'ajouterai : et surtout) une direction de vie, caractérisée par l'intérêt qu'on accorde à Félémcnt humain, tant comme objet d'information que comme fondement de Faction ». Or « chez aucun autre penseur de l'époque, dit le même historien philosophe, les différents caractères de la Renaissance ne ressortent avec une évidence aussi complète que chez Montaigne* ». Montaigne représente le type achevé de l'humaniste. Il est humaniste par son éducation, son tempérament et ses goûts de lettré, par sa curiosité inlassable de lectures,. par sa passion de l'antiquité. Il l'est aussi par le tour individualiste de son esprit : l'érudition chez lui n'étouffe point la nature première ; elle l'enrichit, elle y ajoute. Tout grossis qu'ils soient d'apports étrangers, les Essais sont une autobiographie. « Je m'estudie moi-même, dil Fauteur, plus qu'aucun autre sujet ; c'est ma métaphysique, c'est ma physique.» Mais en s'étudiant lui-même, Montaigne découvre, retrouve Y homme en lui; son livre a un intérêt, non simplement individuel, mais universel ou humain. En cela encore, il est humaniste, au sens où le mot veut dire moraliste. Est-il besoin d'ajouter que Montaigne n'est pas un savant au sens propre du terme ? Sa culture est toute littéraire; il ne s'intéresse qu'aux sciences morales et sociales, dont on peut à peine dire qu'elles sont des sciences et qui, à son époque du moins, n'étaient ni considérées ni constituées comme telles. Enfin il n'est pas un lettré, un érudit, un philologue, comme Scaliger ou Juste Lipse ; il est un esprit libre ou un penseur ; il est un amateur, non un professionnel des lettres. De là un certain détachement à Fégard des lettres elles-mêmes ; il en a le culte, le goût,
1. Histoire de la philosophie moderne, t. I, Ir. fr. Paris, F. Alcan, l'JOG.
102 l'éducation formelle ou la culture
il n'en a- point la superstition. Il semble que le mot humaniste exprime encore cette nuance.
Réunissons tous les traits qui précèdent. Il s'en dégage, sinon une définition précise de cette doctrine complexe et peu systématique qu'on appelle l'humanisme, du moins une idée ou impression d'ensemble assez nette. Ainsi on comprend que la science; selon cette doctrine, tirera sa valeur de son rapport avec l'homme et ne sera estimée que comme moyen d'exercer et de perfectionner son esprit. Montaigne pour son compte fait bon marché de la science considérée objectivement ou en elle-même. Être docte n'est pas, à ses yeux, un titre bien reluisant; le lourd savoir des écoles lui fait horreur ou pitié ; il partage le dédain du public à l'égard des pédants ; il renchérit sur ce dédain ; il appelle, en son patois périgourdin, lettres-férits ces savanteaux, comme si vous disiez « lettres- férus y auxquels les lettres ont donné un coup de marteau ». Il ne s'étonne ni ne se scandalise de rignorance et de la barbarie du moyen âge. « Ce n'est pas si grand merveille que nos ancêtres n'aient pas fait grand état des lettres. » Il n'est pas davantage ébloui des progrès accomplis de son temps. Il réduit ces progrès à leur juste valeur; il en sait, il en dit la raison. Les études sont devenues un métier, un gagne-pain ; voilà pourquoi elles sont florissantes. « Si cette fin de s en enrichir y qui nous est aujourd'hui proposée, par le moyen de la médecine, du pédantisme et de la théologie encore, ne les tenoit en crédit, vous les verriez sans doute aussi marmiteuses qu'elles furent oncques^ » Or une science mercenaire, une science qu'on n'étudie que pour la débiter ensuite comme une marchandise, est, à ses yeux, méprisable, et méprisables aussi sont les représentants d'une telle science. Ce sont des gens de rien, « de basse fortune,