Essais, 1, XXIV
d'abord que je suis un bœuf ! De même à ceux qui prétendent donner l'enseignement à tous, on pourrait dire : Assurez-vous d'abord que ceux à qui vous voulez donner renseignement sont faits pour le recevoir. Car autrement, au lieu d'accorder un bienfait, vous imposez une charge, et une charge aussi lourde, aussi monstrueuse et inique qu'une contribution levée sur des gens qui n'ont rien. Ayons la bonne foi de le reconnaître : il y a des intelligences rebelles qu'on ne gagnerait rien à forcer. Si mon élève est de celles-là, dit Montaigne, « je n'y vois d'autre remède, sinon qu'on le mette pâtissier dans quelque bonne ville, fvit-il fils d'un duc ». Et ne croyant pas en avoir assez dit, il ajoute en marge, dans une édition postérieure, cette gasconnade : « Que de bonne heure son gouverneur l'étrangle, s'il est sans témoin ! . . . »
Tout cela peut choquer nos idées égalitaires, mais ne laisse pas d'être judicieux et sensé. L'instruction, si par là on entend le savoir véritable et proprement dit, tel que Tentend Montaigne, n'est pas à la portée de tous. Bien plus, elle ne saurait sans danger être étendue à tous. Montaigne, justement parce qu'il considère la science, non pas en elle-même, mais dans son action sur les esprits, ne la juge pas indifférente : ou bien elle tombe sur des esprits capables de se l'assimiler, d'en profiter, et alors elle est bienfaisante et bonne ; ou bien elle tombe sur des esprits mal faits, qu'elle déforme au lieu d'éclairer, et alors elle est funeste. 11 faut donc : 1*^ que le savoir soit réel : « il ne faut pas l'attacher à l'âme, il l'y faut incorporer ; il ne l'en faut pas arrouser, il l'en faut teindre » ; 2° qu'Une soit pas seulement réel ou assimilable^ mais encore quil soit assimilé par U7i organisme sain^ ou qu'il contribue au perfectionnement moral. « S'il ne change (l'âme) et méliore son état imparfait, certainement il vaut beaucoup mieux le laisser : c'est un dangereux glaive, et qui empesche
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et offense son maître, s'il est en main faible et qui n'en sache l'usage : ut melius fuerit non didicisse^ ». Et ailleurs' : « c'est chose de qualité à peu près indifférente (entendez : en soi) : très utile accessoire à une âme bien née, pernicieux à une autre âme et dommageable : ou plutôt, chose de très précieux usage, qui ne se laisse pas possédera vil prix : en quelque main, c'est un sceptre; en quelque autre, une marotte ». Théorie parfaitement juste, et dont Taine a fait, dans les Origines de la France contemporaine, une application saisissante, qui a pu être contestée dans le détail, mais qui ne paraît pas contestable dans son principe. Les théories des philosophes du xviii^ siècle, en passant dans des esprits faibles et sans critique, en traversant des cerveaux d'ignorants et d'imbéciles, se transforment, dit Taine, en hallucinations monstrueuses, en excitations au pillage et au meurtre : toute l'histoire de la Révolution serait là ^. Quand on ne fait pas de l'instruction