Essais, liv. I, ch. xxiv, Du Pédantisme
2. La même thèse a été soutenue, sous une autre forme, par M-^^ de Rémusat, Essai sur l'éducation des femmes (ch. v) . Le reproche que Taine adresse au peuple d'avoir faussé, en les adoptant, les idées révolutionnaires, M^e de Rémusat l'adresse à la classe privilégiée : celle-ci aurait faussé à sa manière, en les prenant légèrement, les idées révolutionnaires qui surgissaient de partout, à la fin du xviii» siècle. Ces idées, accueillies avec enthousiasme par les privilégiés, n'étaient pour eux qu'un thème à alimenter la conversation, qu'unjeu d'esprit, ce que sont aujourd'hui encore pour nos bourgeois avancés les idées socialistes. C'est là un exemple remarquable de ce psittacisme, de cette inintelligence des questions prématurément abordées, dont nous parlons plus haut. Citons tout le passage sur l'état des esprits dans la classe aristocratique en 1780.
« Une brillante critique, échauffée par l'enthousiasme qu'inspiraient de généreux systèmes, fécondait l'esprit, agrandissait les idées, créait des formes nouvelles pour les énoncer et donnait à la parole un charme et un succès qui l'encourageaient à tout oser. Depuis longtemps on avait pris l'habitude de réduire les révolutions politiques à des révolutions de cour et de salons. L'audace des pensées croyait pouvoir s'exprimer sans ménagement chez une classe de personnages sans lien avec une nation qu'ils ignoraient. Leur conscience n'était point intéressée; car dans le fond la plupart d'entre eux efit mieux aimé conserver ce qu'il était si amusant de blâmer que de fonder ce qu'on aurait été contraint de défendre. Les plaisirs de l'esprit enivraient «t. raison : distraite sur la route, elle se détournait du but; personne
d'abord une entité, et ensuite une idole, quand on se préoccupe de ce qu'elle devient dans les esprits qui la reçoivent, on ne saurait, en effet, méconnaître qu'il ne s'agit pas uniquement de la répandre, et que la distribuer au hasard, sans discernement, sans choix, c'est s'exposer, non seulement à des mécomptes, mais à des dangers, c'est jouer avec le feu.
La théorie de Montaigne est donc judicieuse, mais il ne s'ensuit pas qu'on n'en puisse tirer, et qu'il n'en tire luimême des applications fort contestables. Ainsi il prétend que c'est peut-être (il dit : peut-être ; tenons-lui compte de cette restriction) parce que l'esprit des femmes est faible, que la science ne leur convient point, ou guère. Parle-t-il sérieusement, ou bien ne résiste-t-il pas au plaisir de conter un bon mot, de lâcher une impertinence? Le lecteur décidera. « A l'aventure, dit-il, est-ce la cause (la faiblesse de l'esprit féminin) pourquoi et nous et la théologie ne requérons pas beaucoup de science aux femmes, et que François, duc de Bretagne, fds de Jean V, comme on lui parla de son mariage avec Isabeau, fille d'Ecosse, et qu'on lui ajouta qu'elle avait été nourrie simplement, et sans instruction de lettres, répondit qu'il l'en aimait mieux, et qu'une femme était assez savante quand elle savait mettre
n'éprouvait grand souci de l'atteindre. Mais, pour celte fois, la prétention de la société fut trompée, le privilège de la critique s'échappa du domaine de la conversation; et le pays qui souffrait réellement du désordre qu'on attaquait dans une intention trop peu patriotique, prit au mot la censure qu'on croyait un droit exclusif des seuls soupers de Paris.
(v Cette dédaigneuse étourderie a été, je crois, la première source de nos désastres. Le peuple, non pas précisément opprimé, mais malheureux, faisant enfin la découverte du mépris qu'on épanchait à plaisir sur les pouvoirs auxquels il attribuait ses maux, se mit à fronder aussi à sa manière : son langage à lui. c'est la révolte, sa critique est la destruction. Dès qu'il eut entendu, il se leva pour agir, croyant répondre à un appel. On était si peu préparé à ce mouvement que ses partisans les plus zélés en furent troublés : et dans cette terrible cause, on pourrait dire que l'avocat recula épouvanté dès qu'il fut en présence de son client. »
différence entre la chemise et le pourpoint de son mari^ ».
Montaigne n'est donc pas plus féministe que démocrate. Il a peur de l'instruction pour tous, pour les femmes en particulier. Justement parce qu'il a le culte de la science, il craint de la voir profanée, culgarisée, suivant le mot si déplaisant et si fort que l'usage a consacré.
Le culte de la science revêt, chez Montaigne, une forme particulière qui tient à la façon même dont nous avons dit qu'il conçoit la science. S'il est permis de rendre les idées de Montaigne dans la langue scolastique : la science n'existe pas à />ar^ de r intelligence (a parte intellectus) , mais daîis r intelligence (in intellectu), et ne vaut qu'en fonction de l'intelligence. Peut-être ne faudrait-il pas davantage concevoir l'intelligence à part de la science, mais c'est un fait que Montaigne les distingue, et s'il ne dit pas que la science au prix de l'intelligence n'est rien, il dit qu'elle lui est du moins très inférieure, et que l'intelligence sans la science vaut mieux que la science sans l'intelligence. Il approuve fort « les Parlements » qui, ayant «à recevoir des officiers», ne les «examinent» pas seulement « sur la science », mais « y ajoutent V essai du sens, en leur présentant le jugement de quelque cause », car, « encore que ces deux pièces soient nécessaires et qu'il faille qu'elles s'y trouvent toutes deux, si est-ce qu'à la vérité celle du savoir est moins prisahle que celle du jugeinent ; celle-ci peut se passer de r autre, et non Vautre de celle-ci. Car, comme dit ce vers grec :
« A quoi faire la science, si l'entendement n'y est ?
« Plût à Dieu que, pour le bien de notre justice, ces