Essais, l, xxv
nous y exercer, comme ceux-ci veulent nous apprendre à bien juger et à bien parler, sans nous exercera parlerni à juger. » Les Spartiates ont donné ici le modèle à suivre. « C'est une chose digne de très grande considération » qu'en leur « excellente police, si soigneuse de la nourriture des enfants comme de sa principale charge, il s'y fasse si peu de mention de la doctrine. Ils ont voulu d'arrivée mettre leurs enfants au propre des elJ'ets, et les instruire non par ouï-dire, mais par l'essai de Vaction, en les formant et moulant vivement, non seulement de préceptes et de paroles, mais principalement d'exemples et d'œuvres, afin que ce ne fût pas une science en leur âme, mais sa complcxion et habitude, que ce ne fût pas un acquest, mais une nalurelle possession^. »
En même temps qu'il fait prendre à l'enseignement une forme active et vivante, Montaigne le débarrasse de son poids mort, Tallège de tout le fatras scolastique et verbal. Le temps marqué pour les études est court ; il le faut employer, dit-il, « aux instructions nécessaires » ; or on peut tenir pour vaines et « hors de notre usage la meilleure partie des sciences qui sont en usage », et, par exemple, « les subtilités épineuses de la dialectique », les curiosités de la grammaire, les artifices de la rhétorique. Il faut faire Téconomie de tous les enseignements qui sont communément lettre morte. Ainsi « c'est une grande simplesse, d'apprendre à nos enfants la science des astres, et le mouvement de la huitième sphère, avant que les leurs propres » ; Montaigne juge suffisant pour son compte de donner à son élève une idée des sciences, de Tentretenir de ce que « c'est que logique, physique, géo-
1. Essais, I, XXV. Nous avons ici le germe de la théorie de l'éducation que Gustave Le Bon résume par cette formule : Savoir, c'est faire passer le conscient dans l'inconscient, formule qui paraît en contradiction avec celle de Montaigne : !Savoir par cœur n'est pas savoir. Mais la contradiction n'est qu'apparente. 11 faut admettre en réalité les deux thèses. Car, comme dit Pascal, nous sommes «a/oma/e autant qu'esprit; il faut donc « faire croire » nos « deux pièces : Vesprit. par la raison, — V automaie, par la coutume ». L'éducation éclairée, la culture de jugement, n'exclut pas l'éducation par les actes, l'acquisition des habitudes.
métrie, rhétorique ». Une seule science est nécessaire, celle qui nous t'ait hommes. Cette science du moins prime toutes les autres. « Entre les arts libéraux, commençons par l'art qui nous fait libres. »
Mais Montaigne ne simplifie-t-il pas à Texcès l'enseignement, ne va-t-il pas jusqu'à le supprimer? Non, car d'abord il n'en réduit la matière ou, si Ton veut, la lettre que pour en développer et fortifier l'esprit; de plus, il vise, en un sens, à élargir, à amplifier et à étendre nos connaissances ; il ménage les forces de l'esprit pour les mieux et plus diversement employer. S'il simplifie et réduit l'enseignement didactique ou en forme des écoles, c'est pour accroître d'autant la part de renseignement libre, qui se donne en tous lieux et à toute heure, qui se dégage ou sort de la vie même. Tout, en effet, est ou peut être matière à instruction : les faits de la vie courante, « la malice d'un page, la sottise d'un valet, un propos de table », — le commerce des hommes, — les voyages, — enfin et en dernier lieu seulement, les livres. « Le commerce des hommes et la visite des pays étrangers sont merveilleusement propres » à nous instruire, j'entends non de ces particularités dont s'amuse la badauderie ou la curiosité banale, mais des mœurs différentes des nôtres, et il nous est bon de « frotter et limer notre cervelle contre celle d'autrui », sans compter l'avantage d'apprendre les langues par la voie la plus rapide et la meilleure, à savoir par l'usage. 11 importe seulement qu' « en cette école du commerce des hommes », nous ayons souci « de prendre connaissance d'autrui », au lieu de ne travailler qu'à « la donner de nous », que nous consentions à ouvrir notre esprit aux impressions nouvelles, et par là à rectifier et à élargir notre jugement. Enfin « en cette pratique des hommes j'entends y comprendre, et principalement, dit Montaigne, devançant une pensée célèbre de
Descaries, ceux qui ne vivent qu'en la mémoire des livres, les grandes âmes des meilleurs siècles ». Ne disons donc pas que Montaigne tend à ruiner ni même à simplifier l'enseignement ; i] en change la nature et l'objet ; il en réduit la matière, mais pour en fortifier l'esprit.
En résumé le programme d'éducation de Montaigne est aussi large et aussi varié que la vie à laquelle il s'applique tout entière, mais il ne laisse pas toutefois d'être nettement déterminé et restreint. Il est illimité dans son objet, mais il est défini dans sa forme ou dans son esprit. Il s'applique à toutes choses, mais il ne vise en toutes choses que la formation du jugement. L'éducation à la Montaigne est une éducation aristocratique ou de luxe; quoiqu'elle convienne en principe à tous les hommes, elle convient particulièrement en fait à celui que sa condition affranchit du servage d'un métier ; elle est libérale, désintéressée, non professionnelle ou utilitaire; elle tend à former « l'honnête homme », comme on dira au siècle suivant, non le savant ou l'homme spécial; — l'honnête homme, c'est-à-dire l'homme purement homme, qui « n'a point d'enseigne », qui n'est « ni poète ni mathématicien » (Pascal), l'homme universel, qui peut parler de tout, qui peut tout connaître, tout juger, — esprit formé à l'école de la vie, sachant mettre à profit l'expérience, parce qu'on a cultivé en lui la raison , — esprit large , pénétrant et ouvert plutôt qu'informé, muni de connaissances, « instruisable plutôt qu'instruit », esprit, il faut le dire, plein de lacunes aussi, à la fois ignorant et cultivé, véritable produit de l'éducation classique, plus littéraire que scientifique, type accompli de Y homme, formé à l'école des humanités.