‹ Le probleme de l'educationChapitre 32 sur 98 · Renan, Nouveaux cahiers de jeunesse, p · texte numérisé non relu

Renan, Nouveaux cahiers de jeunesse, p

On se heurte à une impossibilité ou on aboutit à une erreur. L'esprit cultivé pour lui-même, se mirant en soi, se prenant pour idole, c'est Tesprit appauvri, desséché, superficialisé et déformé. Concluons donc qu'il nVa pas vraiment et qu'il ne peut pas y avoir d'éducation purement formelle, et qu'il ne serait pas bon qu'il y en eût une, au sens étroit du mot^

Mais alors pourquoi avons-nous pris la peine d'exposer et de discuter, pourquoi même avons-nous voulu défendre une théorie artificielle, que nous reconnaissons finalement n'être qu'une vue de Fesprit incomplète et étroite? C'est d'abord qu'il n'y a pas d'autre moyen d'étudier et de comprendre le fait pédagogique que de l'analyser; c'est ensuite qu'en l'analysant, qu'en distinguant dans l'éducation l'élément formel de l'élément matériel, nous avons toujours donné à cet élément son vrai sens, nous ne l'avons jamais séparé dans notre pensée de l'élément matériel qu'il suppose et sans lequel il ne peut être; en posant l'un, nous sous-entendions l'autre, et en considérant le premier, nous y retrouvions le second. L'éducation, en outre, a réellement, sinon deux parties, du moins deux côtés ou deux aspects

1. Le formalisme est à la pédagogie ce que l'abus de l'analyse est à la conscience. Dewey l'a critiqué en ces termes : « Une forme subtile qui est la maladie propre du xix" siècle, c'est l'amour de la culture de lesprit pour elle-même. Quand le sentiment est dirigé, non vers les objets, mais vers les états d'esprit causés par la connaissance des objets, il se produit un amour de connaître qui a pour but le développement de l'esprit lui-même. La connaissance est acquise en vue de l'extension et de l'expansion du moi. La culture de nos facultés mentales devient une fin en elle-même et la connaissance de l'univers objectif est subordonnée à cette fin. Les sentiments intellectuels, détachés de leur place propre comme fonctions de la vie intégrale, occupent une place indépendante dans la conscience. Ici, comme toujours en pareil cas, la tentative se suicide elle-même. La seule manière de développer son moi, c'est de le rendre objectif, et la seule manière d'y arriver, c'est de le sacrifier. La culture du moi renverse l'ordre des choses, et essaie d'employer la connaissance comme un pur moyen de satisfaire l'intérêt personnel. Le résultat, c'est que l'individu ne sort jamais en réalité de lui-même. » Psyc/iology, p. 305-6, cité par Ribot, Psychologie des sentiments, p. 379, note. (F. Alcan.)

138 l'éducation formelle ou la culture

qu'il est bon d'envisager tour à tour, de dissocier d'abord, quand ce ne serait que pour mieux comprendre la nécessité de les réunir ensuite : le côté formel et le côté matériel. Ce que Kant dit de l'esprit est vrai de l'éducation ou de la culture de l'esprit : « Les intuitions sans les concepts sont aveugles ; les concepts sans les intuitions sont vides. » On ne nie point qu'il soit utile de distinguer les intuitions des concepts, alors même qu'on conclut, comme on doit le faire, à la nécessité de les réunir et de les compléter les uns par les autres. On ne doit pas contester davantage l'intérêt qu'il y a à étudier séparément l'éducation matérielle et l'éducation formelle, à faire ressortir la valeur et Timportance de chacune d'elles, quoiqu'on doive ou plutôt parce qu'on doit finalement conclure que l'éducation véritable est la svnthèse des deux.

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