Ibid
la faute de la peine ; mais, en cela encore, en cela surtout, il fait violence à la nature, il change le cours des choses, il est artificialiste. La justice de la nature, en effet, comme celle des hommes (et plus encore, car la nature est patiente, parce qu'éternelle) est boiteuse et vient à pas lents. C'est à la fin de sa vie que l'homme, généralement, expie les fautes de sa jeunesse, quand il les expie lui-même et n'en fait pas porter la peine à ses descendants. Il suit de là que l'expérience ne sert point, qu'elle vient toujours trop tard. Si jeunesse savait! dit-on. Mais jeunesse ne sait pas, et, même, ne tient pas à savoir, n'est pas en humeur d'apprendre. L'expérience des vieillards, d'autre paît, ne profite pas aux jeunes ; elle leur est suspecte ; d'après eux, c'est parce que les vieillards n'ont plus de dents qu'ils ne mordent pas au fruit défendu. Ainsi l'expérience et les leçons de la vie seraient bien perdues, si l'éducation ne se chargeait de faire que ces leçons fussent données à temps, que cette expérience fût acquise d'avance. Mais cela renverse la théorie de Rousseau : l'éducation est antérieure à la vie et n'en dérive point. Rousseau s'est donc trompé : sa pratique même dénonce le vice de sa théorie ; il s'est trompé en disant que l'enfant n'a pas la conscience quand il a déjà la raison, la réflexion, mère de la sagesse ; il s'est trompé sur la nature de l'enfant, sur les moyens dont l'éducation dispose ; il s'est trompé plus gravement encore sur le but de l'éducation ; il vise à faire de l'enfant un homme, c'est-à-dire un être réfléchi, calculateur, prudent; il n'a pas vu qu'il valait mieux, qu'il était plus aisé d'en faire, suivant les heureuses dispositions de son âge, un être généreux, se conduisant par élan, par bon cœur, par sympathie, par instinct moral enfin.
Mais entrons plus avant dans le système de Rousseau, dépassons, élargissons son point de vue, nous trouverons
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que son erreur vient, non des principes qu'il adopte, mais de la timidité qui l'empêche de les suivre jusqu'au bout. En d'autres termes, Rousseau resterait simplement audessous de la vérité. L'éducation naturelle, qu'il juge bonne seulement pour l'enfant, serait bonne en réalité à tous les âges; l'éducation morale, qu'il ajourne seulement comme prématurée, serait à rejeter entièrement comme artificielle et fausse. Les théories, au nom desquelles on prétend gouverner l'âme de l'enfant, ne représentent en eiïet que les préjugés religieux et sociaux. Rejetons ces préjugés ; mettons l'enfant en face de la vie réelle ; qu'il apprenne à connaître les conséquences naturelles, les réactions inévitables de ses actes. C'est la seule éducation qui vaille, qui ait le mérite de la franchise et de la vérité. Toute autre est factice, illusoire ou hypocrite ; on enseigne une chose et on en pratique une autre ; l'exemple contredit le précepte ; on a, comme dit Spencer, deux morales : une pour le dimanche, l'autre pour les jours de la semaine ; nne pour le prêche et l'édification, l'autre pour la conduite de la vie. « Aujourd'hui nous recevons, dit aussi Montesquieu, trois éducations différentes ou contraires : celle de nos pères, celle de nos maîtres, celle du monde. Ce qu'on nous dit dans la dernière renverse toutes les idées des premières V » Allons plus loin : nous recevons en fait autant d'éducations contradictoires qu'il passe de théories, de manies, de lubies dans la tête de nos parents et de nos maîtres (Voir dans Richter un échantillon curieux des fantaisies auxquelles se livre, au cours d'une journée, un éducateur qui est censé surveiller et peser ses paroles, cité par Spencer : De i Éducation, p. 170-171 de la tr. française). Cette « disconvenance de l'éducation et de la vie ^), [)0ur parler comme Taine, n'est pas seulement