‹ Le probleme de l'educationChapitre 39 sur 98 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le problème de l'éducation attrayante se pose au x\ i» siècle (Erasme, Montaigne), par réaction contre le régime barbare des écoles du moyen âge et par retour à l'esprit de l'antiquité (Platon). Ce problème est au reste de tous les temps.

L'éducation attrayante peut être conçue d'abord sous la forme négative : rendre l'enfant heureux, c'est ne pas faire obstacle à son bonheur, lui laisser la liberté la plus grande, lui épargner les contraintes inutiles (par exemple : la contrainte des manières, l'observation rigoureuse des formes extérieures du respect), les contraintes utiles mêmes, quand on le peut (exemple : les leçons régulières, quand on peut les remplacer par un enseignement indirect, sous forme de libres causeries ou de jeu : leçons de choses). Le rigorisme est toujours un mal. Il a, au point de vue moral, ses inconvénients et ses dangers, il développe l'hypocrisie ; il a aussi sur les intelligences des effets fâcheux : il les rebute, les ferme et les obscurcit. Enfin il est un mal en soi. Il faut donc « changer l'ordre des éducations ordinaires » : au lieu de mettre « tout l'ennui dans l'étude, tout le plaisir dans les divertissements », il faut « rendre l'étude agréable, la cacher sous l'apparence de la liberté et du plaisir »). (Fénelon.)

Si la vérité se décidait à la majorité des voix, il n'y aurait pas de théorie aujourd'hui mieux établie que celle qui donne à l'éducation l'attrait pour condition et pour loi. Cette théorie cependant n'a pas toujours été admise. La douceur à l'égard des enfants a été longtemps regardée comme une faiblesse, la sévérité comme un devoir. L'éducation à poigne, la discipline à coups de verges, « l'orbilianisme », comme on Ta appelée, en souvenir du maître d'école (Orbilius) qui la pratiquait au temps d'Horace, a été en honneur pendant des siècles, et florissait encore au siècle d'Erasme et de Montaigne.

Le premier en a fait l'expérience au collège de Montaigu,

à Paris, d'où il n'a rapporté, dit-il, « qu'un corps infpcté d'humeurs vicieuses et une très grande abondance de vermine ». lien parle ainsi : « On était couché si durement, nourri si grossièrement et avec tant de parcimonie, accablé de tant de veilles et de travaux que, dans l'espace d'une année, dès le premier essai, plusieurs jeunes gens d'un naturel heureux, et donnant les plus belles espérances, moururent, ou bien devinrent aveugles ou fous ou lépreux. J'en connais moi-même quelques-uns. 11 n'y en eut aucun dont la santé ne fût compromise... Je ne parle pas du supplice étrange des verges, infligé même à des innocents pour dompter la fierté de l'âme ^ » Il faut se rappeler ces faits pour comprendre la réaction qui a suivi. Ceux qui ont été les victimes ou seulement les témoins de ce régime barbare seraient excusables s'ils s'étaient exagéré les vertus de la douceur ; mais ils ont, en fait, dénoncé avec autant de vérité que d'éloquence ce qu'il y a d'odieux, d'inutile et d'absurde dans l'inhumanité envers les enfants. Montaigne qui a eu le bonheur de recevoir au foyer domestique une « culture exquise », et qui en rend grâces à la bonté de son père en termes charmants, trace ainsi le tableau de Féducation parfaite, à la fois tendre et virile : « Cette institution (des enfants) se doit conduire par une sévère douceur, non comme il se fait : au lieu de convier les enfants aux lettres, on ne leur présente, à la vérité, que horreur et cruauté. Ostez-moi la violence et la force : il n'est rien, à mon avis, qui abastardisse et estourdisse si fort une nature bien née. Si vous avez envie qu'il craigne la honte et le chastiment, ne l'y endurcissez pas : endurcissez-le à la sueur et au froid, au vent, au soleil et aux hasards qu'il lui faut mespriser ; ostez-lui toute molesse et délicatesse au vestir et au toucher, au manger et au boire ;

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