PSYCHOLOGIE ET PÉDAGOGIE OU SCIENCE ET ART
La pédagogie peut être appelée la « science » (Bain) ou « Tart » de Féducation. Les deux désignations se valent, étant également justes par ee qu'elles expriment, fausses par ce qu'elles omettent. La pédagogie est, en effet, en un sens, une science : elle l'est par son caractère, puisqu'elle est un ensemble ou un système de notions théoriques, puisqu'elle pose et développe des principes ; mais elle est aussi, en un autre sens, un art : elle Test par son objet, puisqu'elle tend à une fin pratique, puisqu'elle étudie les lois de l'intelligence et du caractère en vue de les faire servir au développement normal de l'intelligence et du caractère, puisqu'elle transforme des lois psychologiques en règles didactiques. Toutefois la pédagogie se trouve être imparfaitement définie, quand on dit quelle est la science ou Fart de l'éducation, si par là on entend qu'elle serait exclusivement l'un ou l'autre. Il faut combiner ou fondre les deux définitions et dire quelle est la théorie de l'art de l'éducation ou la science qui a pour objet spécial d'établir et de fonder cet art, d'en indiquer les fins et d'en décrire les procédés.
Il en est de la pédagogie comme de la médecine. La médecine est un art par son objet et une science par son caractère théorique ; elle n'est pas une science spéculative ou pure, comme la ph3'siologie, l'anatomie, mais une science pratique, ou science subordonnée à Fart d'établir (hygiène) ou de rétablir la santé (thérapeutique), et qui ne prétend que diriger cet art, lui fournir une base . théorique et lui donner des règles. Ce que la médecine esta la physiologie, la pédagogie Fest à la psychologie; elle est la science psychologique, appliquée à Fart de Féducation et limitée à cet art.
La question de savoir si la pédagogie est une science ou un art, et dans quelle mesure elle est l'un et l'autre, n'est pas, comme on pourrait croire, purement scolastiquc ou verbale; elle présente un intérêt à la fois spéculatif et pratique. Mais, pour le montrer, il faut analyser et approfondir d'abord les notions d'art et de science.
L — Distinction de l'art et de la science
La science et Fart sont deux formes de spéculation différente : l'une abstraite, l'autre concrète. Ceux qui, comme Spencer, parlent de sciences concrètes font un contre-sens r la science est et ne peut être qu'abstraite, elle est abstraite ou n'est pas. On peut aisément le prouver. Si la science était concrète, ce serait proprement, pour parler comme Leibniz, <• la mer à boire ». En effet, elle est universelle par son objet : rien n'est en dehors de son domaine ; elle « embrasse tous les genres de phénomènes « (A. Comte). Il faut cependant, pour qu'elle nous soit accessible, pour qu'elle ne dépasse pas notre esprit, qu'elle ait des bornes, qu'elle soit finie, etç puisqu'elle ne l'est pas par son objet, il faut donc qu'elle le soit autrement. Elle Fest en effet, et précisément par la nature simple ou abstraite de ses conceptions»
Au lieu de porter sur les faits, dont la complication et la variété sont infinies, la science porte sur les lois, qui sont en nombre relativement restreint, et de plus générales et simples. La loi est par définition le fait généralisé, c'est-àdire simplifié, réduit à ses éléments essentiels.
On se fait d'ordinaire une fausse idée de la science. A cause de ses progrès incessants, qui rendent plus sensible et font mieux apprécier l'immensité de son objet, on la croit compliquée, et elle Test sans doute en un sens, mais son procédé essentiel n'en est pas moins la simplification ou abstraction. « Même envers les moindres phénomènes, dit A. Comte, — qui entend par là les plus simples — nous sommes obligés de décomposer pour abstraire, avant de pouvoir obtenir cette réduction de la variété à la constance », de la multiplicité à Funité, qui est l'objet ou la fin de la science. Ainsi, pour trouver les lois de la pesanteur, il a fallu « faire abstraction de la résistance et de l'agitation des milieux », autrement dit, il a fallu simplifier les faits, les dégager des particularités accidentelles, qui les enveloppent, les recouvrent, nous en dérobent Fintelligence, nous les rendent obscurs.
Au contraire, Fart est nécessairement concret. Tandis que la science porte sur les événements ou propriétés abstraites, tandis que la physique par exemple traite de la pesanteur, de la chaleur, de l'électricité, etc., abstraction faite des corps dans lesquels se manifestent ces propriétés, Fart a pour objet des êtres déterminés et concrets. L'art de soulever et de transporter les fardeaux par exemple sera toujours et nécessairement la solution de problèmes déterminés, comme celui-ci : étant donné tel corps, de tel poids, placé dans telle position, comment faut-il s'y prendre pour le soulever et le mouvoir.^
Il suit de là que Fart est plus complexe que la science. En effet, pour résoudre un problème pratique, il ne suffira pas
i INTRODUCTION
d'appliquer les lois générales ou abstraites d'où relèvent les actes à produire, il faudra encore tenir compte des conditions spéciales dans lesquelles les phénomènes se présentent, il faudra envisager les données concrètes de Texpériencc et n'en omettre aucune, sans quoi le problème posé ne pourrait être résolu ou le serait à la confusion du théoricien qui se targue de l'évidence de ses principes et de la rigueur de ses raisonnements.
Gomme le remarque Comte, la sagesse vulgaire a bien senti cette distinction de l'art et delà science, et l'a traduite à sa manière par ces deux sentences proverbiales : Il y a des règles invariables. — // ny a point de règles sans exception. Il y a des règles invariables en effet, si par là on entend les lois abstraites^ « communes aux êtres quelconques, où se retrouve le même événement)), et il n'y a point de règles sans exception, si on a en vue l'application des lois générales et abstraites aux cas particuliers et aux êtres concrets. En effet, les « simplifications préalables, sans lesquelles la vraie science n'existerait jamais, exigent partout des restitutions correspondantes, quand il s'agit de prévisions réelles )), ou d'applications pratiques. En raison de sa généralité, la science est impuissante à résoudre les problèmes particuliers qui se posent dans la pratique. « Alors surgissent pour (le théoricien) d'énormes déceptions, comme celles que le tir effectif des projectiles présente aux orgueilleux calculs des purs géomètres. Voilà d'où provient, dans la vie pratique, l'alternative habituelle des meilleurs esprits théoriques entre l'hésitation et la méprise. C'est l'un des motifs essentiels de leur inaptitude notoire aux affaires temporelles ^ ))
L'art et la science ne sont donc pas seulement distincts, ils sont encore ou paraissent opposés, incompatibles. Ouand
1. A. Comte, Hyslèine de politique positive. Introduction fondamentale.nh. I.
elle passe à Tétat aigu, cette opposition devient le dédain des esprits pratiques pour la théorie, auquel répond le dédain inverse des théoriciens pour la vie pratique. Les gens pratiques ou de bon sens sont brouillés en effet avec la théorie ou la science, la tiennent non seulement pour vaine, mais encore pour dangereuse, nuisible. C'est ce qu'exprime symboliquement l'anecdote, commentée par Platon, de Thaïes raillé par une servante de Thrace pour s'être, en regardant les astres, laissé choir dans un puits. Aujourd'hui comme au temps de Thaïes, théoricien est souvent synonyme d'esprit faux, utopique; et de fait, assez de savants se sont égarés dans le rêve pour qu'on soit fondé à croire, non seulement que la science ne préserve pas de Terreur pratique, mais peut-être y prédispose. Les savants eux-mêmes, quand ils sont modestes, se rendent sous ce rapport justice ; ils se récusent comme incompétents dans la vie réelle, et s'enferment, comme les poètes, dans leur tour d'ivoire. De quelque sentiment qu'il vienne : défiance de soi, prudence, modestie pratique ou orgueil théorique, cet isolement du savant dans ses spéculations est ce qu'il y a, pour lui-même et les autres, de plus désirable et de meilleur. Quand par hasard, en effet, l'homme d'abstraction et de science se croit appelé à jouer un rôle dans la vie active, quand il se croit investi, par sa supériorité intellectuelle, d'une mission sociale, c'est alors qu'il devient redoutable et que sa réelle incompétence se révèle par des effets désastreux. Que de savants ont été des politiques brouillons, des démolisseurs imprudents ! On en a vu, s'improvisant éducateurs, réformer d'un trait de plume « le corps entier des sciences » (Descartes), renverser les traditions pédagogiques les plus éprouvées et les plus sages. Le démon de l'abstraction, quand s'y mêle l'orgueil théorique, sabre tout, tranche tout, sème partout le désordre et la ruine.
Parler ainsi ce n'est point blasphémer contre la science,
l'accuser de banqueroute ; c'est seulement mettre en garde contre ses empiétements, lui marquer sa tAche, l'enfermer dans son domaine. La science sans doute ne trompe pas, mais on peut se tromper sur elle, placer en elle des espérances qui ne sont pas fondées, lui attribuer un rôle pratique, qui n'est pas le sien, qu'elle ne peut remplir ou remplit imparfaitement. Le domaine de la science, c'est l'abstrait. Quand elle sort de ce domaine, qu'elle empiète sur l'art, la science expose à de graves déconvenues; c'est alors qu'elle peut faire faillite. — Non pas que la matière de l'art, à savoir la réalité concrète, échappe aux lois de la science. Non pas que l'art ne reçoive et ne doive recevoir la direction de la science : mais il n'en peut recevoir quhme direction générale. La science, en tout ordre de phénomènes, doit se borner à l'établissement de lois fondamentales et simples, en un mot abstraites. Par suite elle ne peut régler les détails de l'art, elle ne peut répondre à tous les besoins pratiques. « 11 n'y a, dit A. Comte, aucun espoir raisonnable de connaître jamais la plupart des lois concrètes^ résultées des innombrables combinaisons » des lois fondamentales et simples que la science établit. « Mais aussi nous n'en avons au fond aucun vrai besoin. Pour diriger notre conduite pratique, envers nos plus éminents phénomènes (à savoir les phénomènes sociaux, lesquels offrent cet avantage privilégié d'être les plus modifiables par l'activité humaine), il suffit toujours que les indications générales de la science abstraite viennent guider et coordonner les divers renseignements directs que fournit, en chaque cas, un judicieux empirisme. Le projet de soumettre nos actes quelconques à une discipline puremeiit systématique^ indépendante de toute appréciation spéciale, n'est qu'une irrationnelle utopie de l'orgueil systématique. On peut assurer qu'elle ne deviendra jamais réalisable, même envers les arts mathématiques et
astronomiques (les plus simples de tous), où la sagesse pratique prévaudra toujours, quelque précieux usage qu elle y doive faire de plus en plus des lumières théoriques ^ ».
En d'autres termes, si avancée que soit la science, si loin qu'elle pousse ses déductions, il y aura toujours, dans les données de l'expérience, un imprévu qui lui échappe, une multiplicité qui se dérobe à ses prises, un détail qui la défie et la déconcerte. Ce détail, inaperçu du sav^ant ou négligeable à ses yeux, le praticien doit le saisir, le reconnaître, y donner une attention spéciale ; il le doit sous peine d'insuccès. La science laisse donc un résidu dont l'art s'empare. Il y a pour elle quelque chose d'inexploré, systématiquement ou non, dans le domaine du réel et du concret. Mais où elle s'arrête, l'esprit de l'homme, aux prises avec les nécessités pratiques, ne s'arrête pas, il fait appel à Tobservation directe, il procède par tâtonnements ou essais, il se tire d'affaire, sans savoir comment, par rencontres heureuses, à force de patience, de ruse, d'ingéniosité et de flair. C'est là la part de l'art, lequel apparaît
1. Comte, Politique positive, introduction. Bacon pose les mêmes principes et en fait une application particulière à la pédagogie. « Les études, dit-il, sont pour l'esprit... une source d'habileté dans la vie active, où elles mettent en état de faire des observations et des dispositions judicieuses. Un homme, instruit par la seule expérience^ est plus propice pour l'exécution et même pour juger en détail des personnes et des choses. Mais un homme, instruit par l'étude, l'emporte sur lui par les vues r/énérales et la direction des affaires... Ne juger les hommes et les choses que d'après les règles tirées des livres est une méthode qui ne convient qu'à un scolastique et à un pédant. Les lettres perfectionnent la nature et sont elles-mêmes perfectionnées par l'expérience, les talents naturels, ainsi que les plantes, ayant besoin de culture. Mais les directions qu'on en tire sont trop générales et trop vagues, si elles ne sont limitées et déterminées par l'expérience. Les intrigants méprisent les lettres, les simples se contentent de les admirer, les sages savent en tirer parti. Car les lettres seules sont insuffisantes, et ne suffisent pas même pour apprendre à bien user des lettres : ce qui peut nous apprendre à en faire un bon usage, c'est une cei^taine prudence qui n'est pas en elles, qui est au-dessus d'elles, et qu'on ne peut acquérir que par l'expérience ou l'observation )). [Essags, ch. xlvi, trad. Ant. Lassale).
ainsi, dans Tordre deTactivité pratique, comme le complément de la science.
En résumé Fart et la science sont deux formes de la pensée, ayant chacune leur objet propre, leur compartiment distinct. L'objet de l'art est Faction, celui de la science, la spéculation. Le point de vue du savant n'étant pas celui du praticien, son esprit n'est pas non plus le même, ne suppose pas les mêmes aptitudes, ne déploie pas les mêmes qualités. C'est là d'ailleurs un fait universellement reconnu; mais ce fait, il ne suffit pas de le constater, il faut Fexpliquer, le rattacher à son principe et en tirer les conséquences. La science est théorie, et Fart est pratique; il suit de là que leurs conceptions diffèrent, que l'une est abstraite, et l'autre concrète, qu'ils ne peuvent donc exactement concorder, qu'ils ont une certaine indépendance et se développent à part.
Nous allons étabhr encore autrement la distinction de Fart et de la science, en considérant l'une et Fautre dans leur esprit, dans leurs tendances morales.
La science est entourée de respect : elle attire la renommée et la gloire. Rien ne paraît plus juste ni mieux fondé. La science en effet est une œuvre de désintéressement. Combien une vie consacrée au culte exclusif du vrai, aux recherches laborieuses et ardues, aux méditations suivies, n'est-elle pas au-dessus de la plupart des existences humaines, entièrement absorbées dans les préoccupations matérielles, courses à la fortune, aux honneurs et au gain ! Et cependant une telle vie est moralement incomplète, desséchée et vide, voire même, en un sens, antisociale, égoïste. Aussi voit-on que la science n'a pas suffi à remplir Fâme de ceux qui se sont consacrés à elle avec le plus d'ardeur, le plus de génie, et il faut ajouter : avec le plus de bonheur. Pascal qui a parlé si magnifiquement de la
pensée et des grands selon l'esprit (comme Archimède), qu'il oppose aux grands de chair (Alexandre, César), Pascal, si grand lui-môme par le génie et par la science, s'est plaint de l'isolement moral et intellectuel du savant : Il y a si peu de compagnons, dit-il, dans la recherche, voire dans Fintelligence de la vérité ! Comte va plus loin : il reproche à la science non seulement de déshumaniser l'homme, en l'arrachant à la vie et à la société de ses semblables, mais encore de dessécher en lui les sentiments et de développer l'orgueil. Lui-même se « sent glacer le cœur», quand il revient aux études de science pure, aux mathématiques, après avoir vécu au contact des hommes par l'étude de la sociologie et de l'histoire. La science en effet est sans intérêt proprement humain, par là même qu'elle est impersonnelle, qu'elle a pour objet la vérité abstraite : c'est pourquoi l'esprit ne peut se maintenir sur ses hauteurs, où l'air est irrespirable ; à la fin il s'en éloigne et s'en détache.
L'art, au contraire, au lieu de nous isoler comme la science, nous place au cœur de la réalité, nous met directement en face des clioses et en relation avec les hommes. Tandis que le savant poursuit ses idées, développe ses méthodes, s'enfonce dans des spéculations de plus en plus abstraites, sans autre souci que de satisfaire son esprit et d'étendre ses conquêtes dans l'immensité du vrai, le praticien, l'éducateur par exemple, poursuit une fin particulière, bornée, à laquelle il soumet ses idées et ses actes ; il ne s'agit pas pour lui de trouver la vérité, mais de la faire connaître ; il se propose de la rendre accessible aux esprits ; il cherche donc par où elle a prise sur eux, sous quel aspect elle leur doit être présentée; il voit encore comment elle est reçue, il redresse les interprétations fausses auxquelles elle donne heu. Travail incessant, tâche jamais achevée! Une difficulté résolue, une autre surgit. Ce qui se
produit découvre ce qu'il faut faire. L'attitude de Técolier commande celle du maître. Il y a sans doute des méthodes scientifiques ou générales, mais ces méthodes doivent être appropriées aux cas particuliers et concrets. Autant dire qu'il n'y a point de méthode, puisque la méthode varie avec les circonstances, le milieu, les individus. En effet s'agit-il par exemple de diriger l'attention? Il faudra, suivant les cas, la stimuler ou la contenir. Platon disait : Aristote a besoin du frein et Xénocrate, de l'éperon. Il faudra de même rassurer la timidité des uns, rabattre l'orgueil des autres. Tout tempérament moral, intellectuel ou physique, demande une hygiène, un traitement, un régime appropriés. L'art de l'éducation est donc une activité toujours en éveil, faisant face à tous les imprévus, luttant d'ingéniosité, de patience et de zèle contre toutes les difficultés qui surgissent.
Et cet art est désintéressé, ou doit l'être ! Il l'est au point de se défier de lui-même, de s'effrayer de son pouvoir et des succès qu'il remporte. 11 y a en effet, en éducation, des victoires désastreuses, meurtrières : en voulant redresser la nature d'un enfant, on peut l'annuler et la pervertir. C'est le cas de Fénelon formant un séminariste quand il avait à élever un roi. Combien l'art, quand il est consciencieux, n'est-il pas difficile, puisqu'il a tout à craindre, même son propre triomphe ! Mais combien il est plus ingrat encore, par les échecs immérités qu'il subit! On peut dépenser en faveur de certaines natures des trésors de dévouement, des prodiges d'habileté et de pénétration, et aboutir à des résultats médiocres ou nuls : c'est le cas de Bossuet, précepteur du Dauphin ! C'est, en éducation, le cas le plus commun et le plus ordinaire. C'est, plus généralement, le sort de toutes les œuvres humaines.
11 faut que l'homme d'action soit désintéressé, car il faut qu'il s'attende à ce que le fruit de ses efTorts lui échappe.
Le succès ne se produit pas pour lui, par cela seul qu'il est mérité ; cela, il le sait d'avance et, quand l'échec arrive, il se console en disant : J'ai fait ce que j'ai pu et ne regrette rien de mon labeur, quoique opiniâtre et vain.
Ainsi l'art suscite autant de dévouements que la science, et il est dans la nature des dévouements qu'il inspire d'être pour la plupart perdus, et même de rester obscurs, alors qu'ils sont productifs d'effets heureux. L'art mérite donc notre reconnaissance plus encore que la science. Son œuvre a en outre bien plus le caractère humain ou social. Ce n'est pas la science qui mène le monde, si ce n'est indirectement et de bien loin. Ce qui conduit les affaires humaines, ce qui fait que le monde est habitable et possible, c'est la somme des dévouements ignorés qui s\y trouvent, et qui s'exercent au profit de tâches humbles et ingrates, comme celle de l'éducateur. Spencer compare la .science à une « Gendrillon qui cache dans l'obscurité des perfections inconnues. Tout le travail de la maison lui a été donné à faire. C'est par son adresse, son intelligence, son dévouement que Ton a obtenu toutes les commodités et tous les agréments de la vie » . La comparaison serait plus juste, appliquée à l'art. Aussi bien la science ne joue plus le rôle de Gendrillon, et la prédiction de Spencer s'est réalisée : « Les sœurs orgueilleuses (les autres études, rivales de la science) tomberont dans un abandon mérité, tandis que la science, proclamée la meilleure et la plus belle, régnera souverainement. » Ce règne de la science est venu, et la reine nouvelle a pour serviteur ou pour ministre l'art. C'est l'art, non la science, qui est obscur, inglorieux et dont le labeur patient, le dévouement inlassable enfantent les œuvres que nécessite l'amélioration de la condition humaine. Ce n'est pas aux savants proprement dits, c'est à tous les hommes de bonne volonté, de travail et de dévouement que s'applique la belle parole de George Eliot :
« Le bien croissant de la terre dépend en partie d'actes non historiques, et si les choses ne vont pas aussi mal pour vous et pour moi qu elles eussent pu aller, remercions-en, pour une grande part, ceux qui vécurent fidèlement une vie cachée et qui reposent dans des tombes que personne ne visite plus » (Middlemarch) . Heureusement il y a lieu d'espérer que le dévouement ne fera pas défaut aux œuvres de l'art, tout obscures, tout ingrates qu'elles soient, parce que ces œuvres ont pour Thomme un intérêt direct, immédiat et prochain, parce qu'elles ne sont pas, comme celles de la science, impersonnelles et abstraites, parce qu'elles ont le pouvoir d'exciter la passion humaine, d'en mettre enjeu tous les ressorts, l'égoïsme et la sympathie, l'avarice, la tendresse et la bonté.
Ainsi la science et Fart, qu'on les considère en euxmêmes, dans leur objet et dans leur fin, où par rapport à nous, dans l'intérêt qu'ils nous présentent, dans les sentiments et les passions qu'ils nous inspirent, sont profondéments distincts ; ils ne répondent pas à la même définition, ils ne s'adressent pas aux mêmes esprits.