Essais, liv. I, ch. xxv
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qiiité. Montaigne le dit expressément, à la suite du passage que nous venons de transcrire : « C'est merveille combien Platon se montre soigneux, en ses Lois^ de la gaieté et passetemps de la jeunesse de sa cité, et combien il s'arrête à leurs courses, jeux, chansons », etc. Il eût pu invoquer encore ce texte de la République^ où la théorie de l'éducation attrayante trouve sa formule précise :
« Il ne doit y avoir dans les formes de l'enseignement rien qui contraigne les enfants à apprendre. — Pour quelle raison? — Parce que l'homme libre ne doit rien apprendre en esclave. Que les exercices du corps soient forcés, le corps n'en profite pas moins que s'ils étaient volontaires; mais les leçons qui entrent de force dans l'âme n'y demeurent point. — Il est vrai. — Ainsi, mon cher ami, bannis toute violence des études des enfants; qu'ils s'instruisent en jouant; par là tu seras (en outre) plus à portée de connaître leurs dispositions particulières. — Ce que tu dis est très sensé. » {Rép., liv. VII, sub fin., trad. Cousin.)
Ainsi le siècle de la Renaissance se montre, dans l'éducation, à la fois « humaniste et humain » (Paul Souquet). Mais la question de savoir si l'enfance doit être traitée avec indulgence et bonté ou avec sévérité et rigueur est, à la vérité, de tous les temps; et on ne peut dire qu'elle soit encore résolue; elle se pose et se renouvelle sans cesse. Il convient de l'énoncer avec la plus grande précision et de la considérer dans toute son étendue.
Nous étudierons d'abord la théorie de l'éducation attrayante.
Cette théorie peut être diversement interprétée : elle comprend bien des formes ou espèces et comporte bien des degrés. Les uns condamnent la contrainte comme pernicieuse par ses effets, les autres la tiennent pour un mal en soi; les premiers conseillent la douceur dans l'intérêt de l'éducation, les autres la prescrivent comme un devoir,
invoquant le droit de Tenfant au bonheur (Rousseau). Les mots contrainte et attrait ont d'ailleurs des significations différentes : ce que les uns appellent douceur, les autres rappellent faiblesse ou gâterie ; on ne s'accorde ni sur les idées ni sur les termes. Supposât-on réalisé l'accord des esprits sur les termes du problème et la solution à en donner, on aurait encore à décomposer ce problème, à étudier la contrainte et l'attrait au double point de vue de l'éducation intellectuelle et de l'éducation morale.
Pour traiter avec méthode une question complexe, qui appellerait des définitions précises et des divisions complètes, partons de la conception la plus simple de l'éducation attrayante ; considérons cette éducation sous la forme négatice, énonçons-la ainsi : Epargnez à l'enfant toute contrainte qui n'est pas rigoureusement nécessaire, laissezlui toute la liberté dont il peut user sans danger, et vous aurez assez fait pour son bonheur ; c'est le privilège de son âge, de son heureuse nature, de ne demander rien de plus. Telle est la théorie de Rousseau qui, dans Tordre affectif comme dans Tordre intellectuel, reste fidèle aux principes de V éducation négatice. Ces principe^, on peut les développer ainsi : Au point de vue intellectuel, vous n'avez pas à susciter, à créer artificiellement Tintérèt pour les choses ; cet intérêt réside dans les choses mêmes et en doit naturellement sortir; Tenfant est d'ailleurs naturellement curieux et se porte de lui-môme vers la connaissance si on n'arrête pas maladroitement son élan. De même, au point de vue affectif, vous n'avez pas à vous charger du bonheur des enfants, vous n'avez qu'à les laisser suivre leur instinct, ils trouveront déjà dans le simple exercice de la liberté le bonheur qui leur convient. « Il ne faut pas être en peine de leurs plaisirs, dit Fénelon ; ils en inventent assez euxmêmes ; il suffît de les laisser faire, de les observer avec un visage gai et de les modérer dès qu'ils s'échauffent trop. »
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En un mot, rendre Fenfant heureux, c'est simplement ne pas faire obstacle à son bonheur. Personne certes n'a plus éloquemment que Rousseau revendiqué le droit de Fenfant au bonheur^, mais en même temps personne n'a plus simplifié la notion du bonheur, qu'il réduit à Fusage de la liberté, la liberté consistant elle-même à faire tout ce qu'on veut, sous cette importante réserve qu'on ne veut que ce qu'on peut. Etre heureux, pour Fenfant, ce nest donc pas être comblé de gâteries, ce n'est pas même être exempté de tous maux, affranchi de toute contrainte, c'est être seulement préservé des dangers graves et affranchi des gênes ou contraintes inutiles, c'est jouir de la liberté, c'est-à-dire du droit de polissonner à Faise, et ne connaître d'autre dépendance que celle de la nature ou de l'ordre des choses.
Appliquons-nous à assurer le bonheur de l'enfant, sans y contribuer directement, en ne faisant rien que ne pas Fempêcher. On va voir tout ce que celaimphque. Nous supprimerons d'abord toute contrainte injustifiée, à fortiori dangereuse, mauvaise. Ce seul précepte va loin. Passons en effet en revue toutes les contraintes exercées sur Fenfant, pour savoir celles qu'il est possible, et partant raisonnable, de lui épargner.
Il y a, en premier lieu, une gêne qu'il faut faire disparaître : c'est celle qui met l'éducateur hors d'état de remplir sa tâche, en éloignant de lui Fenfant, en lui fermant son esprit, son cœur. Avoir de l'autorité sur Fenfant, lui inspirer du respect, est sans doute nécessaire ; il ne faut pas pourtant que le maître mette entre son élève et lui une distance telle qu'elle ne puisse être franchie, que la communication entre eux devienne impossible ou seulement difficile. Des relations qui ne comportent pas à quelque