Cours de philosophie positive^ 1" leçon
On trouve les mômes idées sur la distinction et la relation du savoir empirique et du savoir proprement dit exposées par Spencer [Education, tr. fr., p. 34-38). Nous rappor'.erons les exemples qu'il cite empruntés à la biologie et à la sociologie.
1» A la biologie. « Plusieurs vérités biologiques avaient été empiriquement reconnues et appliquées par les fermiers avant qu'on les
Nous avons établi la preuve, indiqué les raisons de la supériorité de Fart scientifique sur l'art empirique ^ Ce
eût scienliiîqucment conçues. Ils savaient par exemple que certains engrais conviennent à certaines plantes ; que certaines récoltes rendent le sol impropre à d'autres ; que telle ou telle maladie des bestiaux ou des moutons se .produit dans telle ou telle condition. Ces connaissances, et celles que l'agriculteur acquiert tous les jours par l'expérience sur la manière de gouverner les plantes et les animaux, constituaient la somme de faits biologiques qui lui étaient connus : faits biologiques dont dépend grandement le succès de ses entreprises... Ces faits biologiques, mal définis, rudimentaires^ sont venus puissamment à son secours. »
Qu'on juge par là « de quelle valeur les mêmes faits seraient pour lui, s'ils devenaient posi^«/s, biendéfinis et approfondis. Dès aujourd'hui nous pouvons voir les bienfaits que lui apporte la biologie rationnelle. La vérité que la production de chaleur animale implique une perte de substance et que, par conséquent, en empêchant la déperdition de la chaleur, on prévient le besoin d'une augmentation de nourriture ; cette vérité, résultat d'une conclusion purement théorique, guide maintenant l'éleveur dans l'engraissement du bétail; il est prouvé qu'en maintenant les étables à une température chaude, on économise le fourrage... »
S-^ A la sociologie. « Les hommes qui chaque jour s'enquièrent de la situation du marché financier, qui passent en revue les prix courants, qui discutent les probabilités de la récolte du froment, du sucre, du coton, de la laine, de la soie, qui pèsent les chances de guerre et de paix et qui basent, sur ces données, leurs opérations commerciales, ces hommes-là étudient la sociologie ; ils l'étudient d'une façon empirique, erronée, mais ils l'étudient, parce que leurs gains ou leurs pertes dépendent de la justesse de leurs appréciations... » Le détaillant de même, dont « la prospérité dépend surtout de la justesse de ses prévisions sur les prix de gros et sur le taux de la consommation. Il est manifeste que quiconque se mêle au tourbillon de l'activité commerciale, a un intérêt vital à connaître les lois d'après lesquelles cette activité se modifie... »
Or « il ne suffit pas de savoir les faits ; quand on est intéressé à la production et à l'échange, il faut savoir le pourquoi et le comment des choses, les lois de leur enchaînement.
« Souvent même il faut savoir le pourquoi, \q comment, et l'enchaîne, ment d'autres faits encore. Dans ce siècle de sociétés en participation, presque tout le monde est intéressé, comme capitaliste, dans quelque industrie qui n'est pas la sienne. Souvent son gain ou sa perte dépend de ses connaissances dans les sciences qui ont du rapport avec cette industrie. Voici par exemple une mine de houille dans laquelle des actionnaires se trouvent ruinés; ils ne l'auraient pas été s'ils avaient su que certains fossiles appartiennent à la couche de granit rouge au-dessous de laquelle le charbon de terre ne se trouve plus. »
1. La distinction de l'art empirique ou routine et de l'art scientifique ou art proprement dit est déjà indiquée avec une précision remarquable par Platon (Gorgias, argumentation de Socrate contre Polos). La thèse de Socrate est que la rhétorique n'est pas un art, mais une
qu'on vient de dire des arts en général doit évidemment s'appliquer à Fart pédagogique en particulier. Un exemple bien simple servira à le faire voir. Dans les écoles de Port- Royal, on s'était aperçu que les enfants apprenaient difficilement à lire par la méthode traditionnelle, qui consistait à épeler séparément les voyelles et les consonnes, avant de les assembler pour former les mots. Pascal partit de là pour découvrir « une nouvelle manière pour apprendre à lire facilement en toutes sortes de langues. 11 est certain, — dit Jacqueline Pascal exposant cette méthode ^ — que ce n'est pas une grande peine à ceux qui commencent de connaître simplement les lettres, mais la plus grande est de les assembler. Or ce qui rend maintenant cela plus difficile est que, chaque lettre ayant son 7ioni, on la prononce seule autrement quen rassemblant avec (Vautres, Par exemple, si Ton fait assembler frij h. un enfant, on lui fait prononcer ef, er, y grec, ce qui le brouille infailliblement brsqu'il veut fondre ensuite ces trois sons ensemble pour en faire le son delà syllabe fry. 11 semble donc que la voie la plus naturelle, comme quelques gens d'esprit Font déjà remarqué, serait que ceux qui montrent à lire n'apprissent d'abord aux enfants à connaître leurs lettres que par le nom de leur prononciation, et qu'ainsi, pour apprendre à lire en latin, par exemple, on ne donnât que le même son d'e à Ve simple, Vœ et Fœ, parce qu'on les prononce d'une même façon..., qu'on ne nommât les consonnes que par leur son naturel, en y ajoutant seulement Ve muet qui est nécessaire pour les prononcer..., que, pour celles qui en ont plusieurs (sons) comme e, g, t, 6-, on les appelât par
routine aveugle, un art d'éblouir, de jeter de la poudre aux yeux, une flatterie, et, comme telle, est méprisable, sans valeur.
\. Sainte-Beuve {Port-Royal, liv. IV, p. 513 du 3«> vol. de la 5* édit. Paris, Hachette, 1888) cite la préface en tête des liillcts que Cicéron a écrits, etc. (1668), où la même méthode est décrite avec une remarquable précision.
INTRODUCTION 2a
le son le plus naturel et le plus ordinaire, qui est au c le son de que^ et au g le son de gue^ au t le son de la dernière syllabe àe forte et à Ts celui de la dernière syllabe de bourse. Et ensuite on leur apprendrait à prononcer à part, sans épeler, les syllabes, ce, ci, ge, gi, tia, lie, tii\)) La méthode, imaginée par Pascal, est rationnelle en ce qu'elle se fonde sur la psychologie de Fenfant et sur une analyse exacte du phénomène de la lecture, de ses conditions et de ses difficultés. Elle répond d'abord à cette loi, générale et vague, que l'esprit de l'enfant est naturellement synthétique, répugne à l'analyse, ensuite à cette autre loi, logique, particulière et précise, que l'analyse des lettres (voyelles et consonnes) doit être faite en vue de préparer la synthèse des lettres ou formation des mots, laquelle constitue la lecture proprement dite, cVst-à-dire qu'elle doit être rapportée à la prononciation, qu'elle doit être la décomposition des mots en leurs éléments naturels ou vocaux et non pas artificiels ou visuels \