Ibid
rébarbative, que les besognes ennuyeuses forment la plus grande part du travail de la vie ». Il ne peut donc être question d'épargner à l'enfant l'effort, mais seulement de le lui ménager, de le réduire pour lui au minimum ou de faire qu'il le sente le moins possible. Au lieu de lui présenter le travail sous son aspect répulsif, on l'amènera donc, par une voie détournée, à s'y intéresser. Mais on ne saurait se flatter de faire jamais entièrement disparaître l'effort ; on ne peut que lui venir en aide, Tencourager, le soutenir. « L'intérêt qu'un maître très habile peut donner à un sujet, dit très bien James, n'est jamais qu'un intérêt suffisant \)0\xv permettre F effort. » La pédagogie de l'intérêt ne contredit donc pas celle de Feffort : des deux cotés on proclame la nécessité du travail et on en tient compte ; ce n'est pas renier le travail que de s'efforcer de le rendre attrayant.
D'autre part, la pédagogie, qui prescrit Feffort, à moins qu'on ne lui prête une forme outrée, pédantesque et étroite, le prescrit comme nécessaire, et ne le prescrit que comme tel : c'est dire ^qu'elle ne repousse aucune sorte d'intérêt, qu'elle ne prétend pas par exemple se priver des ressources précieuses qu'offre pour l'étude la curiosité naturelle, qu'elle se réserve seulement, si besoin est^ de faire appel à la volonté quand l'attrait manque.
Il n'y a donc point entre les deux doctrines de désaccord profond, irréductible. La seule différence qui existe entre elles est que l'une met l'accent sur l'effort, l'autre, sur l'attrait, que l'une fait appel à la volonté et à la raison, et que l'autre compte sur l'instinct et le plaisir. Mais, comme nous sommes à la fois instinct et raison, il faut s'adresser, en éducation, à notre nature tout entière, il faut faire jouer ensemble « nos deux pièces », comme dit Pascal; il y a là une question de mesure ; les deux doctrines doivent être complétées et tempérées Tune par l'autre.
244 l'éducation attrayante
En fait, il ne s'agit jamais de rien d'autre. Ainsi la théorie de Herbart ne doit être interprétée que comme un art de diriger l'effort, d'orienter l'esprit comme il convient, en faisant appel aux anciennes associations pour en créer de nouvelles. W. James la résume ainsi : « C'est une constatation étrange à faire : l'ancien ni le nouveau ne sont par eux-mêmes intéressants; les choses anciennes sont insipides, les choses nouvelles ne disent rien. L'ancien dans le nouveau, l'ancien prenant une tournure légèrement nouvelle, voilà ce qui fixe l'attention. » Susciter l'effort, conduire le travail, le faire aboutir, c'est ce qu'on appelle éveiller Tinlérêt. L'intérêt serait donc la condition de l'effort : l'opposer à l'effort serait opposer le moyen au but. Le moyen et le but sont si intimement unis que c'est à peine si on les distingue, et qu'on peut aisément prendre Fun pour l'autre. C'est en fait ce qui arrive. L'intérêt qui s'attache à l'étude, qui en est inséparable, est pris pour l'objet même ou la fin de Fétude : parce qu'il la conditionne, parce qu'il la produit, on croit qu'il la constitue. L'erreur, si c'en est une, est pratiquement négligeable ; théoriquement même, la doctrine de Herbart a son « âme de vérité » ; la déclarer fausse, c'est la prendre à la lettre, en forcer le sens, et l'entendre mal.
Il reste pourtant que les. uns croient que l'effort, bien dirigé, change de nature et se résout en intérêt, et que les autres, au contraire, croient que l'effort n'est pas, tout entier du moins, réductible à Tintérêt, qu'il est un principe et une source d'énergie distincte. En d'autres termes, Teffort ne dériverait pas toujours de l'intérêt; en bien des cas, il produirait lui-même l'intérêt, le soutiendrait, le ferait naître. L'activité engendrerait le plaisir, avant d'être renforcée, suscitée et provoquée par le plaisir. Il faut donc que la volonté fasse crédit au plaisir, qu'elle consente à s'exercer avant que le plaisir naisse : l'intérêt par suite n'en est pas le
REACTION CONTRE L EDUCATION ATTRAYANTE 24îj
mobile primitif etunique. Si grand que soitet doive être le rôle de l'intérêt, et on doit s'efforcer de le rendre toujours plus grand, il y aura, en effet, toujours place, dans Téducation comme dans la vie, pour une volonté qui se soutient par ellemême et ne doit rien au plaisir, et c'est ce qu'exprime la pédagogie de l'effort, c'est la vérité qu'elle maintient contre la théorie de l'éducation attrayante, laquelle, poussée à la rigueur, développant jusqu'au bout ses principes, irait à affaiblir ou à ruiner l'idée d'effort ou de travail.