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Éducation progressive, liv. I, ch. iv

266 LÉDUGATIOxN DE LA VOLONTÉ

entraîne rincertitude dans les desseins et la conduite ; le doute engendre rindécision ou l'aboulie. Cette situation est encore funesle à la volonté d'une façon plus immédiate, plus directe et plus soudaine : Fabsence de volonté, Tincohérence de la pensée et des actes, la fluctuation des sentiments se communiquent à l'enfant par l'exemple.

Ainsi il serait fâcheux que la volonté fût livrée à ellemême ; il est bon qu'elle soit soumise à une autorité, astreinte à obéir. Pour que l'obéissance produise ses bons effets, il faut, il est vrai, qu'elle réalise certaines conditions, externes et internes. D'une part, il faut que l'autorité à laquelle on obéit soit raisonnable ou supposée telle, qu'elle sache s'affirmer, s'imposer, qu'elle soit ferme, inébranlable, persévérante, suivie ; il faut, en un mot, qu'elle réunisse les caractères de la volonté parfaite.

D'autre part, il faut qu'obéir, ce soit, non pas subir un joug, une contrainte, partant une diminution de son être, une atteinte à sa volonté, mais se conformer, en pensée et en acte, à la volonté qui commande, participer à ce qu'elle a de réglé, de ferme et de raisonnable, partant s'élever audessus de soi-même, moralement gagner et acquérir. L'opposition n'est pas aussi grande qu'on le croit entre le commandement et V obéissance: elle est dans les mots plus que dans les choses.

Le commandement, quand il est ce qu'il doit : l'exercice d'une autorité sage, implique l'empire sur soi, au même titre que l'obéissance et seulement sous une autre forme. C'est pourquoi on a coutume et on a raison dédire que, pour commander, il faut savoir obéir. Le commandement, qui n'a en vue que d'établir une règle, qui reconnaît lui-même cette règle, s'y subordonne et s'y limite, est une sorte d'obéissance. La relation entre le commandement et l'obéissance va plus loin encore :1a légitimité de l'un fait, comme on sait, la grandeur de l'autre; loin d'être avilis-

santé, Fobéissance a quelque chose de noble, lorsqu'elle consiste à reconnaître une règle, à s'en inspirer et à se commander à soi-même.

Enfin l'obéissance est la vraie forme de la volonté : c'est la volonté portant au plus haut degré la maîtrise de soi, la volonté impliquant l'effort, la contrainte, la volonté qui consiste à triompher de ses goûts, non à les suivre, qui ainsi ne saurait être, n'est point suspecte d'être la complaisance en soi d'une nature qui s'ignore, le triomphe des impulsions ou des instincts. Non que le critère de la volonté soit Teffort, pris lui-même pour synon3'me de peine. L'obéissance en effet n'est pas toujours et nécessairement pénible : au contraire, l'enfant, à qui on demande un effort qu'il peut donner et qu'il donne, en peut éprouver et en éprouve naturellement de la joie : la joie de faire plaisir, — de montrer aux autres ce qu'il peut, de se le prouver à lui-même, joie saine, réconfortante, tonique. Mais l'effort qui s'accompagne de joie n'en est pas moins l'effort ; la volonté qui est heureuse d'obéir n'en obéit pas moins.

Quand on dit que l'obéissance constitue la vraie discipline de la volonté, on ne veut pas dire qu'elle crée la volonté, mais qu'elle la fortifie et la développe. Il est clair en effet que l'obéissance n'est rien sans la volonté d'obéir, autrement dit, qu'elle suppose un esprit assez sage pour accepter une règle, une volonté assez forte pour s'y plier, assez constante pour persévérer à la suivre. Mais, rencontrant ces dispositions, l'obéissance les développe, c'est-à-dire qu'elle donne à la volonté l'occasion de s'exercer et de se former en s'exerçant.

11 suit de là qu'il ne faut pas exagérer les vertus de l'obéissance : elle peut rester sans effet ou même avoir des effets fâcheux. Il en est de l'éducation delà v^olonté comme de celle de l'inteUigence : comme la seconde ne peut rien

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sans ce que Leibniz appelle « l'intelligence elle-même » [intellectus ipse) ou proprement dite, la première ne peut rien sans ce que les théologiens appellent la grâce ou la volonté primitive et innée. Nous touchons ici les limites de l'éducation en général : celle-ci n'a de prise que sur ceux qui sont aptes à la recevoir et même sembleraient, à la rigueur, pouvoir s'en passer ; elle ne donne point l'intelligence ni la volonté et ne consiste, pour Fune comme pour Tautre, qu'à placer les esprits dans les conditions favorables à leur développement et à compter que, dans ces conditions, ce développement se fera de lui-même. C'est donc en vain qu'on plierait à l'obéissance une volonté naturellement passive ou rebelle : l'obéissance qu'on obtiendrait alors serait nominale ou du moins partielle ; ce serait la soumission du corps et la révolte de l'esprit. Dans ces conditions, la pratique de l'obéissance produirait le découragement, l'irritation et le dépit, et laisserait au cœur de l'amertume ; c'est ainsi que l'étude aussi parfois déforme les intelligences, les force, les flétrit, les éteint, ne leur inspire que le dégoût et l'horreur de la science. Mais de ces échecs de Tétude et de la discipline on ne peut rien conclure contre la discipline et l'étude. Celles-ci gardent toute leur valeur et restent l'indispensable condition du développement de l'esprit et du caractère.

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