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Éducation progressive, liv. III, ch. tu

au type de volonté qu'on appelle inhibition, on ne laisse pas de supposer ou de sous-enlendre une action pour la produire, et Tinhibition est d'autant plus aisément réalisée que la source d'énergie positive, si on peut dire, est plus abondante et plus riche. C'est ce qui ressort de Timportante distinction, établie par W. James entre « deux types d'inhibition : l'inhibition par répression ou par négation, et Tinhibition par substitution. Leur différence consiste en ceci : dans la première, l'idée inhibitive et l'idée inhibée, Fidée impulsive et celle qui la nie, demeurent voisines dans la conscience et produisent un certain état de tension intérieure, tandis que dans la seconde — l'inhibition par substitution — l'idée inhibitive détrône complètement celle qu'elle inhibe et la fait disparaître rapidement de l'esprit. » Par exemple, vos élèves sont distraits par un bruit de la rue ; vous leur dites de n'y point faire attention. Ils reviendront peut-être à leur leçon ; mais si le bruit persiste et si votre regard se détourne d'eux, la distraction reparaîtra ; « si au contraire, sans dire un mot du bruit de la rue, vous opérez une contre-attraction par le moyen d'une causerie, d'une démonstration très intéressante, ils oublieront l'incident distrayant, et cela sans aucun effort ». Il y a donc pratiquement avantage, alors qu'il ne s'agit que de produire un acte de nolonté ou inhibition, à s'adresser à la volonté positive, à susciter l'impulsion antagoniste requise. Il est même tel cas où l'inhibition ne saurait se produire autrement. « L'amoureux, par exemple, est littéralement incapable de déraciner sa passion en assemblant toutes les forces de sa volonté. Qu'un astre nouveau apparaisse, et l'idole première cessera de hanter son esprit ». On pourrait même pousser plus loin que James l'analyse de l'acte d'inhibition et dire que cet acte consiste toujours, et dans tous les cas, en une « substitution » d'une idée à une autre. Ainsi, pour reprendre l'exemple cité, avertir des élèves de détour-

ner leur attention du bruit de la rue, c'est ramener leur esprit sur Fidée de la leçon ; il se trouve seulement que, dans ce cas, Fidée n'est pas de force à lutter contre Tidée antagoniste, tandis que la causerie attrayante du maître est un bon contrepoids aux distractions du dehors.

Mais qu'on admette un seul type d'inhibition, ou qu'on en admette deux, toujours est-il que Tinhibition par substitution l'emporte, comme méthode pédagogique, suy Y inhibition par négation ou répression, laquelle doit être considérée comme un procédé « à la fois ruineux et d'ordre inférieur ».

Et ce n'est pas seulement pour sa valeur pratique, comme donnant de meilleurs résultats et étant d'un effet plus sûr, c'est encore et surtout pour sa valeur morale, que la méthode positive doit être préférée à la méthode négative dans l'éducation de la volonté. En effet, « celui dont la vie morale est fondée sur des inhibitions par négation, qui dit la vérité parce que mentir est un mal, qui doit constamment lutter contre ses propensions mauvaises d'envie et de lâcheté, est dans une situation inférieure à tous égards à celui qui possède Famour de la vérité et de la magnanimité et dont les tentations grossières sont vaincues ». Spinoza appelle esclave « celui qui agit habituellement sub specie mali, avec Fidée négative, la notion du mal, et homme libre celui qui agit habituellement poussé par la notion du bien » ; est esclave, par exemple, celui qui évite le mensonge à cause de ses suites, et libre celui qui est sincère par un sentiment de loyauté et d'honneur. De là cette règle de prédication morale : Si vous parlez contre les vices, contre l'alcoolisme par exemple, « mettez moins l'accent qu'on ne le fait sur les détériorations qu'il occasionne à Festomac, aux reins, aux nerfs du buveur et sur les misères sociales qu'il engendre, et insistez sur le bienfait consistant dans la possession d'un organisme qui conserve l'élasticité de la

jeunesse, et dans lequel coule un sang pur et sain, que les stimulants et les narcotiques n'ont pas gâté et que le soleil matinal, l'air pur et la rosée du ciel excitent suffisamment ^ » La meilleure façon de s'empêcher de faire une chose est, en effet, de se donner un motif positif de ne pas la faire ou d'en faire une autre. La volonté négative gagne à se transformer en volonté positive. Il suit de là que la défense sera heureusement remplacée en général parla prescription, et l'obéissance passive, par la docilité et la persuasion.

N'y a-t-il point contradiction cependant à soutenir que l'obéissance revient en fin de compte à vaincre un attrait par un autre plus fort, à chasser une impulsion par une impulsion contraire, en d'autres termes, à soutenir que la volonté, l'empire sur soi, qui est la volonté véritable ou proprement dite, se ramène à la volonté positive, laquelle consiste à suivre ses penchants ? Pour le savoir, il faut fixer et préciser le sens que nous donnons au mot volonté.

L'action volontaire a pour caractère propre d'être ou d'impliquer une résistance à une impulsion ; elle s'oppose à y action machinale, qu'on accomplit sans y penser, sans le vouloir, par impulsion instinctive (réflexes et habitudes). Ainsi je suis à table; l'idée de saisir une miette de pain, de la porter à ma bouche, se présente à mon esprit, je la réalise aussitôt, en vertu de cette loi psychologique que tout fait de conscience, idée, sentiment, émotion, tend naturellement à produire une décharge motrice, à se transformer en acte. C'est là une action machinale. La volonté est le pouvoir d'enrayer de pareilles actions ou de les produire par d'autres moyens et dans d'autres conditions ; elle est le pouvoir d'accomplir, en y pensant et en le voulant, les actes qu'on accomplissait primitivement sans y penser et

1. W. James, Causeries pédagogiques, p. 158-9, tr. fr., Paris, F. Alcan,

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sans le vouloir, et aussi et plus encore peut-être le pouvoir de ne pas les accomplir. Elle est le pouvoir d'enrayer ou de remplacer rimpulsion naturelle ou instinctive, et, celle-ci étant considérée comme fatale, elle est le pouvoir d'échapper à la fatalité : fatis avolsa potestas. On explique physiquement ce pouvoir par Fliypothèse de nerfs d'arrêt (comme le pneumogastrique qui arrête les mouvements du cœur, le splanchnique, qui arrête ceux de Fintestin) et de centres cT arrêt (les hémisphères cérébraux ont une action inhibitrice sur les mouvements instinctifs ; leur ablation ou lésion entraîne le développement exagéré des réflexes). Mais Faction frénatrice des nerfs et des centres suppose elle-même Fexertion d'une force positive; autrement dit, on n'enraye un mouvement qu'en produisant un mouvement antagoniste ; il y a action machinale ou impulsive, quand le cerveau subit Faction d'une force unique A, et action volontaire^ et plus particulièrement inhibition volontaire, quand le cerveau subit Faction de deux forces A et B, et que la force B annule la force A. Traduisons cela en termes psychologiques : Fesprit, étant aux prises avec une idée unique A, suit jusqu'au bout cette idée, la réahse ; étant aux prises avec deux idées A et B, oppose Fune à l'autre, enraye A en lui opposant B ; c'est dans le second cas qu'il y a volonté proprement dite : on appelle motifs les idées antagonistes et déUbération, la mise en présence et le conflit des motifs. Si au lieu d'idées nous considérons des sentiments ou au lieu de motifs, des mobiles, nous nous rapprochons davantage de la vérité psychologique, car les sentiments jouent un rôle plus étendu et plus efTicace que les idées pures, mais le phénomène change d'objet sans changer de caractère : une tendance émotionnelle, tout comme une idée, ne peut être enrayée que par une autre. La volonté ne doit donc pas être conçue à part des idées, des sentiments ou des tendances, con^me les tenant

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en respect ou les faisant mouvoir; elle n'est que la résultante ou Faction des idées, des sentiments, etc., lesquels doivent être considérés comme des forces, et comme les seules forces psychiques. La vie morale est le balancement de ces forces les unes par les autres. Elle consiste à peu près uniquement en ceci que les tendances émotionnelles supérieures peuvent acquérir une valeur et une intensité telles que les inclinations inférieures disparaissent devant elles. Ainsi « la peur coupe l'appétit, l'amour maternel chasse la crainte, le respect tient en bride la sensualité, etc. , et, dans les manifestations les plus subtiles de la vie morale, lorsqu'un idéal nous fait soudain palpiter, les valeurs respectives de nos mobiles d'action semblent changer du tout au tout. La force des tentations anciennes s'évanouit ; ce qui, il y a un instant, était impossible, devient chose aisée ; il y a inhibition. Ce phénomène a été appelé la puissance expidsive des émotions supérieures^ ». Cette puissance s'appelle aussi plus simplement et plus communément la volonté. La volonté n'est donc pas une entité métaphysique, une puissance mystérieuse, qui tirerait parti des forces psychiques (idées, sentiments), ou nerveuses, les aiguillonnerait, établirait entre elles un équilibre ; elle est et ne peut être que la mise en action, le fonctionnement de ces forces, ce que W. James résume ainsi : « L'action volontaire est, à chaque instant, la résultante des forces combinées de nos impulsions et de nos inhibitions -. »

La conséquence de cette théorie est que la volonté prise en soi, à part des motifs, ou volonté formelle n'est rien, et que la volonté négative n'existe pas davantage comme principe distinct des sentiments, des passions qu'elle a à refréner et à vaincre. On serait tenté de croire que la

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