‹ Le probleme de l'educationChapitre 86 sur 98 · Marcel Prévost, Ouv. cite · texte numérisé non relu

Marcel Prévost, Ouv. cite

304 l'éduca.tion intégrale

qu'universelle, et renseignement de la science, par suite, qu'intégral ^

Descartes pose deux principes essentiels qui d'ailleurs n'en font qu'un : l'universalité de la raison et la doctrine des idées innées. La raison est innée en nous et la même en chacun de nous. On connaît le début du discours de la méthode : « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée. » Et ce n'est point là un paradoxe, une boutade, une flatterie que l'auteur adresse ironiquement au lecteur. Descartes, en effet, prend soin de préciser sa pensée. Il ne méconnaît pas l'inégale répartition des facultés : chez les divers esprits, la « pensée » est plus ou moins « prompte », 1' « imagination » plus ou moins « nette et distincte », la « mémoire » plus ou moins « ample ou présente ». Mais « la puissance de bien jug'er et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes ». Elle est leur essence y leur nature propre ou constitutive; c'est « la seule chose qui les rend hommes et les distingue des bêtes » ; partant, « elle est tout entière en un chacun », car il peut bien y avoir « du plus et du moins entre les accidents », comme la promptitude de la pensée, la netteté de l'imagination, etc. ; mais il n'y en a point, comme disent les philosophes, <( entre les formes ou natures des individus d'une même espèce ».

Il y a donc un trait commun à tous les hommes, et un seul : c'est la raison. Encore faut-il entendre par là la raison naturelle^ antérieure à l'éducation, non encore envahie par les préjugés, non déformée par des habitudes ou des méthodes vicieuses, ou, ce qui revient au même, la

\. Dans l'analyse de Descartes, nous suivons A. Bertrand: L'enseifjnement intégral, Paris. F. Alcan.

L ÉDUCATION INTEGRALE 305

raison rendue à elle-même, à sa nature première, à son état normal, dégagée par la critique ou « le doute philosophique » des croyances qu'elle a légèrement formées ou qu'elle s'est laissé imposer par l'autorité, qu'elle a admises sans examen et sans contrôle.

Dès lors, si par éducalion on entend (et c'est bien la pensée de Descartes) la culture de la raison, on peut dire que l'éducation sera et devra être essentiellement la même pour tous les hommes. Mais la raison a-t-elle besoin d'être cultivée? Est-elle même susceptible de l'être ? On est tenté de croire que non. En la déclarant innée, Descartes semble la soustraire à l'éducation, ou mieux l'en affranchir. Mais ce n'est là qu'une apparence. L'innéité n'exclut pas la culture. En réalité, la raison comporte et appelle l'éducation : d'abord l'éducation qui la débarrasse de ses préjugés, de ses erreurs, qui la purifie, qui la rende à elle-même, qui lui donne le sentiment de sa valeur, de sa force et de ses droits, et c'est ce que j'appellersiiï éducation négative ou critique; — ensuite l'éducation qui l'oriente dans la recherche de la vérité, qui l'engage dans la voie la meilleure, qui lui découvre la méthode, et c'est ce qu'on pourra appeler Y éducation positive .

Quand donc Descartes dit : tous les hommes sont égaux par la raison, ils ne diffèrent que par la méthode; i< les uns ne sont pas plus raisonnables qiie les autres », mais ils « conduisent leurs pensées par diverses voies et ne considèrent pas les mêmes choses », c'est comme s'il disait : les hommes se ressemblent par leur nature, ils ne diffèrent que par l'éducation qu'ils ont reçue ou se donnent à eux-mêmes. Tout ce que Descartes dit de la méthode, nous pouvons donc l'entendre de l'éducation, et nous sommes en droit de regarder le philosophe comme un pédagogue ou théoricien de l'éducation, quoiqu'il se défende (simple précaution oratoire) d'avoir jamais prétendu réformer rien,

DuiiAs. i>0

306 l'éducation intégrale

en particulier « le corps des sciences, ou Tordre établi dans les écoles pour les enseigner^ ».

Descartes précise, et partant restreint l'objet de renseignement, en identifiant Tinstruction et la méthode, en déclarant que la seule chose qu on puisse apprendre est la méthode. En effet la raison, sous ses deux formes: intuitive et discursive, est innée; les principes et notions premières sont innées; la faculté de raisonner est innée. Nous n'avons donc qu'à apprendre Tusage des principes et du raisonnement, et c'est ce qu'on appelle la méthode. Trouver la méthode est sans doute affaire d'inspiration heureuse, de génie ; mais la méthode, une fois trouvée, se communique aisément, est assimilable à tous les esprits. Or il n'est que d'avoir la méthode : c'est la clef des sciences. Qui possède la raison, d'une part, et la méthode de l'autre, peut s'élever à l'intelligence de toutes les vérités, peut acquérir la science universelle, que dis-je ? possède déjà virtuellement cette science. En effet, à proprement parler, on n'enseigne pas la science, on met l'esprit, par la méthode, en état de la trouver, soit de la découvrir le premier, soit de la retrouver après qu'elle a été trouvée déjà, de la découvrir à nouveau. L'enseignement ne s'adresse pas à la mémoire, mais à la raison, llnecommunique pas la connaissance, mais il donne rintelligence de la vérité. Or comprendre la vérité, c'est refaire le travail d'invention ou de découverte de la vérité. L'enseignement est rationnel et, comme tel, est une maïeutique.

Descartes oppose au savoir brut des érudits ou des pédants la science proprement dite. Posséder la vérité sans avoir l'intelligence de la vérité, ce n'est qu'une bonne fortune, qu'un hasard heureux. Les anciens avaient deux noms pour désigner la connaissance du vrai ; ils appelaient

i. Disc, de la mélh., 2« partie.

opinion celle qui n'est que fortuite, et science celle qui est raisonnée. L'opinion est aveugle; elle ne sait pas le prix de ce qu'elle possède ; elle peut prendre, comme dit Descartes, « un peu de cuivre et de verre pour de For et du diamant ». Descartes reprend à son compte cette importante distinction ; il n'a pas assez de mépris pour V érudition et V histoire (autres noms de Y opinion, du savoir brut, empirique et aveugle), si distincte de la science, alors même qu'elle s'accorderait par hasard matériellement avec elle, qu'elle aurait le même objet. 11 définit la science lenchaînement ou la liaison des vérités, et la méthode est, pour lui, le moyen d'établir cet enchaînement, de passer d'un ordre de vérités à une autre. La méthode est donc la caractéristique de la science : il n'y a science qu'autant qu'il y a méthode, c'est-à-dire systématisation logique des vérités. Il suit de là que la science est et ne peut être qu'une ou universelle. « Il faut bien se persuader que toutes les sciences sont tellement liées ensemble qu'il est plus facile de les apprendre toutes à la fois que d'en détacher une seule des autres. Si donc on veut chercher sérieusement la vérité, il ne faut pas s'appliquer à une seule science ; elles se tiennent toutes et dépendent mutuellement l'une de l'autre ^ » Telle est la formule rigoureuse, définitive, de l'enseignement intégral : on ne peut appeler instruction ou savoir proprement dit un assemblage de connaissances isolées ou partielles ; la science est la vérité totale ou l'enchamement méthodique des vérités. La thèse de Descartes n'est paradoxale que pour qui ne se réfère pas à la définition de la science, telle qu'il l'a posée, et qui est la vraie, celle que s'accordent à en donner tous les esprits qui comptent. Pascal dit de même : « Toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes

Page 1