Règles pour la direction de Vesprit, I
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ment qu'elle ne le cherche point, qu'elle suit son développement et poursuit sa fin propre. Descartes ne peut donc, en dépit des paroles que nous avons citées, être présenté comme un partisan de l'enseignement pratique, technique ou professionnel ; par sa conception de la science, il n'est et ne peut être qu'un partisan de l'enseignement rationnel ou théorique, avec les correctifs ou les adoucissements qui conviennent, c'est-à-dire qu'il conçoit la science, et partant l'enseignement, comme antccédemment et essentiellement théorique, et conséquemment et accidentellement pratique, ou apphquée. C'est parce qu'il conçoit la science sous sa forme la plus rigoureuse et la plus sévère, à savoir sous la forme rationnelle et systématique, qu'il la conçoit comme étant et ne pouvant être que totale. Il est à remarquer que la théorie de l'enseignement intégral, loin d'entraîner, comme on pourrait croire, un aflfaiblissement ou décadence de la science, est liée, logiquement du moins, à la conception de la science la plus précise et la plus rigoureuse.
Descartes a donc, par sa définition de la science, posé le principe de l'enseignement intégral; mais il faut voir si ce principe peut recevoir une application pratique, s'il appartient à tous les esprits, voire aux plus modestes, de prétendre, pro parte virili, à l'instruction intégrale, et d'acquérir, en un sens, la science universelle. Tout d'abord que le terme : science universelle, ne nous impose point ! La science universelle porte sur l'ensemble des choses, mais n'embrasse point le détail infini des choses : il ne s'agit évidemment pas de tout savoir, de connaîlre tous les faits, toutes les théories, mais de savoir ce qu'il importe de savoir, les grands faits, essentiels et dominateurs, les théories ou vues générales et fécondes. Les érudits qui ne font grâce d'aucun détail, se perdent dans les minuties, se noient dans une goutte d'eau, dressent des catalogues
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complets, des bibliographies exhaustives, des nomenclatures sans fin, ne sont pas, comme on Ta vu, des savants ; leur bagage de connaissances n'est qu'étalage et fatras. La quantité, en matière de science, n'est rien. Vous savez ceci et cela, et cela encore ! Qu'importe ! Vous aurez beau entasser documents sur documents, ajouter les faits aux faits, votre science sera toujours courte ; car elle n'épuise pas la réahté; elle n'est qu'une partie infime des choses. Si vous ne voulez que paraître un puils de science, que briller à des examens, qu'éblouir les badauds, c'est bien ; mais, si vous ne songez qu'à votre profit intellectuel, vous pouvez être plus et mieux savant à moins de frais. Prenez une question, creusez-la, approfondissez-la, et vous en apprendrez plus qu'en étudiant dix autres superficiellement. Cette question deviendra pour vous le type de toutes les questions du même genre: la théorie, la méthode, que vous en dégagerez, trouveront leur emploi ailleurs, en mainte circonstance; votre savoir, particulier quant à son objet, ne laissera pas d'avoir, en raison précisément de son caractère proprement scientifique ou rationnel, une portée générale. Si on renonce à tout savoir, c'est-à-dire à connnaître, un par un, mais d'une façon vague, tous les faits particuUers, et si on se contente de savoir un petit nombre de choses, mais en s'appliquant à les savoir réellement et à fond, on substitue à une science universelle, ou prétendue telle quant à son objet, mais particulière dans son mode de connaître, une science, en apparence particulière quant à son objet, mais de portée vraiment universelle. Simplifier, en effet, c'est généraUser. Appliquons cela à renseignement. On ne remarque pas assez combien l'enseignement peut être simphfié, réduit à l'essentiel, aux grandes lignes, débarrassé du fatras de l'érudition, et combien il s'élève par là même en dignité, acquiert une valeur et une portée universelle. Un résultat acquis devient, pour un esprit scientifique, le
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point de départ de connaissances ou de vues nouvelles. Quand on connaît une théorie, on ne s'embarrasse pas des applications, on est sûr de pouvoir les trouver au besoin. On raconte précisément, à ce propos, que Descartes, ayant oublié le procédé d'extraction de la racine carrée, remonta à la théorie, et le déduisit des principes. Au fond, demander si renseignement sera intégral ou non, c'est demander quelle sera la nature de l'enseignement, s'il sera rationnel ou empirique, s'il remontera aux vues d'ensemble, aux principes, s'il sera approfondi, théorique et systématique, ou s'il en restera aux faits particuliers, aux détails, s'il s'y enfoncera et s'y perdra.
11 est vrai que l'expression : éducation intégrale prête à l'équivoque et donne lieu à un contresens. On veut que l'instruction intégrale soit un répertoire complet de connaissances particulières, concrètes, ce qui est une impossibilité matérielle et une absurdité pure. Instruction inté' grale veut dire en réalité instruction méthodique, rigoureuse, réunissant en faisceau des connaissances diverses, restreinte sans doute quant à son objet, mais qui ne laisse pas de former un ensemble organique et bien lié, et de se dév^elopper comme un tout.