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CHAPITRE II

L'ÉDUCATION INTÉGRALE {suite)

Auguste Comte vise la réforme de la société par la réforme de l'éducation. 11 conçoit l'éducation à la fois comme universelle et intégrale, et par exemple l'instruction comme s'adressant à tous les hommes et embrassant toutes les connaissances. Tandis que l'instruction universitaire (métaphysique) est le privilège d'une classe, et est spéciale et étroite quant à son objet, l'éducation positiviste est : l*" mise à la portée de tous ; 2° donnée à tous intégralement, quoique appropriée à chacun ; 3° intégrale encore en ce sens qu'elle est à la fois intellectuelle et morale ; elle est même plus esthétique que scientifique, c'est-à-dire qu'elle est caractérisée par la prépondérance du cœur sur Tesprit.

Ses divisions : A) Éducation spontanée : Première phase (de un à sept ans) dirigée par la mère. Son objet, son importance. Deuxième phase (de sept à quat-orze ans). Exercices esthétiques et étude du langage. — B) Éducation systématique (de quatorze à vingt et un ans) : Étude des sept sciences fondamentales pendant sept années de cours publics. Nature de cet enseignement : il est condensé, abstrait, indispensable à tous les hommes tant au point de vue pratique qu'au point de vue spéculatif, accessible à tous. Il convient à tous, particulièrement aux prolétaires ; il n'éveille "pas chez eux des ambitions malsaines, il n'est pas considéré par eux comme un simple moyen de sortir de leur condition. Les prolétaires et les philosophes. Au contraire l'instruction métaphysique ôte à ceux qui la reçoivent le sens des réalités, développe l'esprit d'utopie, de chimère, les porte à l'agitation politique. — En résumé, l'éducation positiviste est intégrale, systématique et une. Elle répond au plus grand besoin social, — individuel, se suffit à elle-même, ne doit pas servir des fins politiques ni être imposée par l'État.

A. Comte a mis en lumière la vraie notion de Téducation, qui est celle de l'éducation intégrale. L'éducation doit toujours être ramenée à sa fin : ses méthodes sont des moyens qui ne doivent pas être érigées en f.ns ; les fins particulières elles-mêmes doivent être toujours subordonnées à la fin totale de l'éducation, qui est de faire bénéficier chaque homme de la civilisation entière. Vrai sens du mot éducation intégrale : la fin étant l'idée du tout qui commande l'existence des parties, l'éducation, ramenée à sa fin, est féducation totale, systématique. Inconvénients et défauts de l'éducation contraire. Si l'éducation ne peut être intégrale dans l'ordre matériel, elle le sera dans l'ordre formel ; mais elle sera et devra toujours être intégrale. Rapports de la pédagogie et de la philosophie. Rôle de l'idée de fin dans l'éducation. Importance et valeur de la théorie de l'éducation intégrale.

L'éducation, telle que Descartes la conçoit, est exclusivement intellectuelle ou scientifique ; celle qu'Auguste Comte a en vue est à la fois « esthétique » et « scientifique », c'est-à-dire qu'elle comprend l'éducation morale ou proprement dite aussi bien que l'éducation intellectuelle ou instruction. Autrement dit, Auguste Comte donne seul au mot éducation et partant, et à fortiori, au mot éducation intégrale, toute sa portée et tout son sens.

De plus, il faut déduire de la philosophie de Descartes sa théorie de l'éducation; Descartes a été d'abord, avant tout, et il aurait voulu être uniquement philosophe; il n'a été pédagogue qu'indirectement, par contre-coup, parce qu'il ne pouvait éviter de l'être ; il l'a été, si on peut dire, de mauvaise grâce et comme malgré lui; il n'a point ambitionné la gloire, surtout il n'a point voulu encourir la responsabilité et les charges d'un réformateur de l'éducation. Cette gloire, au contraire, est celle qui justement revient à Auguste Comte et qu'il a aussi expressément cherchée. A. Comte est sociologue avant d'être philosophe ; disciple de Saint-Simon, il vise à réformer la société, et il n'étudie les sciences, il ne fonde une philosophie que dans ce but. La question sociale est celle à laquelle il subordonne toutes les autres, mais la question sociale est, pour lui, une question morale, c'est-à-dire une question d'éducation.

Auguste Comte, d'accord avec les « écoles novatrices », c'est-à-dire avec les socialistes de son temps, veut incorporer le peuple à la société moderne en lui assurant le double bienfait de V « éducation normale » et du « travail régulier » ; mais ce qui le sépare de ces écoles, ce qui fait son originalité, c'est qu'il constitue l'éducation avant de régler le travail, qu'il construit l'édifice social sur des bases intellectuelles et morales. Par son caractère philosophique, le positivisme est le contraire d'un système « subversif » ou système d'anarchie, de destruction violente ; il

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est une œuvre de réorganisation, une réforme rationnelle et pacifique, une refonte de la société par les mœurs, et des mœurs par l'éducation.

Si A. Comte fonde sur l'éducation de telles espérances, c'est qu'il la conçoit comme réorganisée elle-même, instituée d'une façon complète, exerçant son action sous la forme à la fois la plus extensive et la plus intensive, et, par exemple, dans l'ordre intellectuel, comme embrassant toutes les connaissances et se communiquant à tous les esprits. Il faut remonter jusqu'au moyen âge pour trouver l'équivalent d'une telle conception, pour trouver le modèle, ou plutôt l'image d'une éducation vraiment universelle, c'est-àdire d'une éducation systématique donnée à tous les hommes. Mais Téducation du moyen âge, « plus morale que mentale », ne s'adapterait plus à notre temps; elle ne satisferait plus les esprits ; elle ne répondrait plus au besoin encyclopédique ; elle n'embrasserait plus toutes les connaissances; elle n'aurait pas non plus par conséquent l'extension voulue; quelques esprits du moins resteraient, en dehors d'elle, ceux qui l'ont dépassée. Par suite, il ne peut être question de la renouveler ou de la maintenir : elle n'est plus propre à remplir son office, à produire aujourd'hui, comme elle fit autrefois, la cohésion sociale.

Cette cohésion si nécessaire, pouvons -nous compter, pour l'établir, sur l'éducation de notre temps? Non. L'éducation universitaire , qu'A. Comte appelle l'éducation métaphysique, est de tous points défectueuse : elle n'est ni extensive ni intensive ; elle ne se donne point à tous, et elle est spéciale et incomplète. Considérons par exemple l'instruction. 1° Elle est aristocratique; elle n'est qu' « une extension de l'instruction spéciale que recevaient autrefois les prêtres », ce qui explique, pour le dire en passant, son caractère et son objet : elle est purement littéraire, elle n'est guère autre chose que l'étude du latin. Autrefois Finstruclion était

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réservée aux clercs^ elle Test aujourd'hui aux riches ; elle représente un luxe ; elle est le privilège ou le monopole des classes aisées. 2° Cette instruction, regardée comme un privilège, comme un avantage social, si on la considérait en elle-même et on l'estimait ce qu'elle vaut, paraîtrait à peine désirable. On a dit qu'elle se réduit dans les collèges à l'étude du latin. Quant aux grandes écoles, comme l'Ecole polytechnique, elles ne forment que des demisavants, sortes de monstres intellectuels obtenus par une culture intensive, chez qui le développement excessif d'un savoir spécial fait d'autant plus ressortir l'absence d'instruction générale, La même remarque s'applique à l'École de médecine. Notre éducation est donc tout entière à réformer et la réforme à accomplir tient en deux mots : elle doit être donnée à tous, d'une façon complète ; elle doit être universelle et intégrale.

L'éducation , telle que Comte l'entend , est intégrale dans toute la force et tous les sens du mot : elle est intellectuelle et morale tout ensemble; l'éducation intellectuelle comprend l'étude de toutes les sciences ou l'instruction universelle; l'éducation morale comprend l'éducation privée et l'éducaiion pubHque, l'éducation civique et l'éducation proprement sociale ou humanitaire. D'autre part, cette éducation, qui s'adresse à l'homme tout entier, et ne laisse rien en dehors d'elle, dans l'ordre des connaissances et des sentiments, doit être mise à la portée de tous, doit être universelle. Pour cela, elle doit être organisée, rendue systématique, elle doit former un tout assimilable à toutes les intelligences, non un tout rigide, un bloc, mais un ensemble de connaissances, variable sans doute selon les esprits^ mais chez tous adapté, hiérarchisé et complet.

Contrairement à ce qu'on pourrait supposer et à ce qu'on dit parfois, l'éducation positiviste est loin d'être une éducation exclusivement scientifique ou marquée de l'esprit

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scientifique étroit. Elle est plutôt une réaction contre l'intellectualisme ; elle est caractérisée par la prépondérance du cœur sur l'esprit; elle est plus esthétique que scientifique. C'est ce qui ressort de ce fait que le temps donné à Fétude des sciences n'est que le tiers de la durée de l'éducation totale. Celle-ci, en effet, comprend deux périodes r l'éducation « spontanée », qui finit à la puberté (quatorze ans), et l'éducation « systématique » qui va de la puberté à l'affranchissement légal (vingt et un ans). La seconde seule s'adresse à l'intelligence ; elle est publique, elle comprend Tétude des sept sciences fondamentales ; la première est la culture des sentiments, donnée directement dans la famille par la mère, et développée indirectement par les études esthétiques.

Passons rapidement en revue toutes les parties de ce programme.

I. La première période de l'éducation, la plus importante par son objet comme par sa durée, celle qui va de un à quatorze ans et finit à la puberté, au moment où commence l'apprentissage industriel, Yéducation spontanée, comme l'appelle A. Comte, comprend elle-même une première phase, qui va jusqu'à la fin de la seconde dentition (sept ans), et une autre, qui va de la seconde dentition à la puberté (quatorze ans).

Remarquons en passant le soin que prend A. Comte de donner à la division, toujours à quelque degré artificielle, de l'éducation en périodes, un fondement objectif et naturel, soit d'ordre physiologique (crises de la dentition et de la puberté), soit d'ordre économique et légal (apprentissage et majorité).

4° L'éducation spontanée, dans sa première phase, de

un à sept ans, est dirigée exclusivement par la mère ; elle

est à la fois physique, intellectuelle et morale. Dans l'ordre

^ moral, elle est l'essor des affections domestiques, particu-

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lièrement du culte de la mère. Dans l'ordre intellectuel, elle comprend l'acquisition du langage, l'exercice des sens et l'observation des choses : l'esprit de l'enfant « recueille empiriquement des notions de tous genres, qui fourniront ensuite les matériaux de la vraie systématisation » . Dans Tordre physique, elle est l'exercice des muscles, inséparable de celui des sens, et l'accomplissement habituel de quelques opérations matérielles. Les exercices manuels produiront, en dehors du développement du corps, d'heureux effets mdirects : « ils rendront l'esprit plus précis et plus net, comme le cœur plus tendre et plus humble ». Il ne faut jamais perdre de vue, en effet, le caractère synthétique de l'éducation ; il faut en combiner, en faire converger tous les efforts. En résumé, il s'agit, dans la première phase de l'éducation spontanée, de cultiver les sens, l'adresse musculaire et d'éveiller les bons sentiments. Cette première éducation est avant tout ou « essentiellement morale » ; elle est aussi la plus décisive, elle jette les bases du caractère, qui par la suite ne pourront être ébranlées.

2° L'éducation spontanée, dans sa seconde phase, de sept à quatorze ans, marque « l'introduction graduelle d'une série d'études régulières ». Elle comprend l'essor réglé des facultés d'expression, à savoir des exercices esthétiques, des lectures poétiques, combinées avec le chant et le dessin, et l'étude des langues occidentales (de quatre langues, au moins). Elle continue cependant à être dirigée uniquement parla mère.

II. L'éducation sijstématique (de quatorze à vingt et un ans) est l'enseignement scientifique, qui fait l'objet de sept années de cours publics \ correspondant aux sept sciences fondamentales (mathématique, astronomie, phy-

1. Les codis sont publics, iiuiis l'iMifant continuera a vivre dans la famille ; A. Comte condamne les collèges, ces « cloîtres scolastiques, où la corruption se développe encore davantage que la stupidité ».

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sique, chimie, biologie, sociologie, morale). La première année, consacrée à « l'initiation mathématique », comprend deux cours par semaine, à cause de « l'étendue et de la difficulté spéciales » des études qu'elle comporte. Une seule leçon hebdomadaire est jugée suffisante pour chacune des autres sciences. Il est à remarquer que la culture scientifique ne doit jamais faire tort à la culture esthétique, laquelle se prolonge et s'étend, pendant la période « septennaire », par l'adjonction aux lectures poétiques des sources gréco-latines, « mais toujours sans aucun maître spécial ».

L'éducation systématique s'adresse aux femmes comme aux hommes, et aux hommes de toute condition : d'un mot, elle est universelle. En ce qui concerne les femmes, les études mathématiques seront seulement réduites à une leçon par semaine ; elles auront un caractère « plutôt logique que scientifique » . Mais cette « simplification » doit se faire sans porter atteinte à la valeur de l'enseignement ; elle « exige seulement plus d'efforts philosophiques chez le professeur ». A vrai dire, elle n'est pas une « simplification », mais une « condensation ». Ce n'est pas l'objet, c'est le temps donné à l'enseignement, qui est réduit, ce sans que l'enseignement féminin, quoique plus condensé, se trouve plus restreint ^ ». On sait le féminisme d'Auguste Comte : il ne pouvait accorder aux femmes qu'un privilège ; il accentue, en leur faveur, le caractère philosophique de son enseignement, il ne diminue point cet enseignement.

A. Comte estime que les 375 leçons de l'enseignement septennaire (il en a fait le compte) seront suffisantes, étant donné le caractère de ces leçons et la nature du public,

1. Politique positive, t. IV, p. 268. — Toutes les autres citations, faites au cours de ce chapitre, sont tirées, sauf indication contraire, du Discours sur Vensemble du Positivisme.

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auquel elles s'adressent. Il s'agit, en effet, dans sa pensée, d'instituer un enseignement scientifique, non point technique, spécial, lequel, étant à lui-même sa fin, se complairait en lui-même, se développerait à Texcès et se perdrait dans les particularités de détail, mais général, fait de vues d'ensemble, « directement destiné à l'éducation universelle », représentant « l'entière vulgarisation des connaissances réelles, dont personne aujourd'hui ne saurait se passer ». « Le public, en effet, qui ne veut devenir ni géomètre, ni astronome, ni chimiste, etc., éprouve continuellement le besoin simultané de toutes les sciences fondamentales, réduites chacune à ses notions essentielles : il lui faut, suivant l'expression très remarquable de notre grand Molière, des clartés de tout. » Et il s'agit là d'un besoin, non pas seulement théorique, mais pratique, car chaque art, si humble qu'il soit, « au lieu de se rapporter exclusivement à une certaine branche de la philosophie naturelle, dépend aussi plus ou moins de toutes les autres ». En d'autres termes, il s'agit de fonder un enseignement scientifique, universel dans son objet, et qui s'adresse à 1' « universalité des intelligences » . Tous les esprits, en effet, « ont le même besoin fondamental de cette philosophie première, résultée de l'ensemble des notions réelles, et qui doit devenir la base systématique de la sagesse humaine, aussi bien active que spéculative^ ».

Cet enseignement, condensé, réduit aux généralités, n'exigera pas un temps qui dépasse celui dont chacun dispose ; il ne représentera jamais que l'emploi intelligent des heures de loisirs dans toute vie humaine. D'ailleurs il sera autant et plus une direction qu'un enseignement proprement dit; il éveillera, stimulera le goût de la science, en même temps qu'il lui fournira un aliment. « Il sera tou-

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