‹ Le probleme de l'educationChapitre 92 sur 98 · Disc, sur l'esprit positif, ibid · texte numérisé non relu

Disc, sur l'esprit positif, ibid

actuel, en développant la funeste disposition, déjà trop prononcée, au déclassement universel » ? Si une telle crainte était fondée, il y aurait là « une objection sérieuse ». Mais elle ne l'est point. A. Comte, attribuant aux prolétaires les qualités qu'il leur souhaite, concluant de Yidéal au fait, — raisonnement propre à Tutopiste, — assure que ceux-ci n'aborderont pas les études spéculatives avec « ces vues intéressées qu'y apportent les classes supérieures, presque toujours préoccupées de calculs avides ou ambitieux. Après y avoir d'abord cherché le fondement universel de toute sagesse humaine, ils y viendront puiser ensuite, comme dans les beaux-arts, une douce diversion habituelle à l'ensemble de leurs peines journalières ». Qu'il se méprenne ou non sur les sentiments du peuple, A. Comte du moins ne commet pas la faute ordinaire d'attirer le peuple vers l'étude, en faisant luire à ses yeux l'espoir d'y trouver un mo^^en de sortir de sa condition \ Suivant lui, l'éducation du peuple doit

1 . Cf. Ruskin : « La vraie fin de l'éducation n'est pas de diminuer le nombre des paysans ni d'augmenter celui des savants. » Précisant sa pensée et élevant la question, le même auteur ajoute : « Être fier, être fort, en restant à sa place, dans son métier, voilà qui est permis et commandé au plus simple... D'un bout à l'autre de mon enseignement, j ai affirmé que le devoir des hommes de culture est de partager leur pensée avec les hommes sans culture et de prendre aussi quelque part à leurs travaux. Mais jamais je n'ai dit que l'éducation doit être la môme pour tous et qu'il ne faut point distinguer entre maître et serviteur, esprit de rustre et de lettré. Que la culture soit accessible à tous, cela est aussi nécessaire que de permettre à tous la vue du ciel; mais il est aussi nécessaire de ne l'imposer à personne et de laisser la bienfaisante nature mener ses enfants, hommes ou bêtes, pour prendre ou laisser suivant leur instinct. » Chose curieuse ! la question de Vinstruclion universelle a cessé de nous paraître troublante, parce qu'elle est ou parait résolue en fait; celle de Yinstruclion intégrale, au fond bien plus simple, et bien moins discutable, nous parait autrement difficile à résoudre. Ces deux questions sont d'ailleurs inséparables ; la solution qu'adopte Ruskin serait la suivante : l'éducation ne peut être qu'intégrale et intégralement donnée ou offerte à tous, mais elle ne sera reçue en fait que par un petit nombre. Autrement dit, elle est et doit être intégrale, mais elle ne peut être universelle, autrement que de nom. Et cela est bien ainsi. « Conduisez Thomme et le cheval à l'abreuvoir... Ouils boivent s'ils veulent et quand ils veulent : l'enfant qui sent le besoin de la culture en, recevra le bienfait; mais celui qui s'en approche avec

L EDUCATION INTEGRALE 325

être désintéressée ; elle est à elle-même sa fin ; elle perdrait tout son prix, tant au point de vue philosophique qu'au point de vue social, « si elle n'était envisagée que comme un moyen de parvenir à la richesse et de conquérir le pouvoir». L'intérêt de la société et celui de la science tout ensemble exigent que le peuple renonce à toute grandeur ou richesse temporelle. L'intérêt de la société d'abord : élargir l'accès habituel du pouvoir, c'est réaliser des améliorations individuelles, ce n'est point changer le sort de la masse sociale, mais plutôt « l'empirer par la désertion de ses membres les plus énergiques )>. Il se trouve heureusement que le peuple est, comme les philosophes, exempt d'ambition, et ennemi de Fépargne ; loin de vouloir l'arracher à son imprévoyance matérielle, il faut l'y maintenir; loin de la lui reprocher comme une faute ou de l'en plaindre comme d'un malheur, il faut la lui vanter comme la condition de ses vertus, et la lui présenter comme un bienfait. « L'absence de toute grave responsabilité pratique et le libre essor, tant privé que public, de la vie spéculative et affective, constituent (en effet) les principales conditions du vrai bonheur ^ » Le peuple a ou est censé avoir naturellement le bon sens, la sagesse, le tempérament et les goûts des philosophes; A. Comte en conclut qu'il a aussi par là même la vocation philosophique, le goût de la spéculation désintéressée !

11 est vrai que l'éducation positive a aussi l'honneur d'inspirer et de développer de telles dispositions morales. Si le peuple a, à un degré exceptionnel, les qualités que requiert l'éducation positive, cette éducation, de son côté,

dégoût ne saurait qu'en être dégradé ».(Fo?'6f cZflyi^em, lettre 93, cité par A. Ghevrillon : Ruskiîi et la vie. Revue des Deux Mondes, 15 avril 1908.) Donnons toujours l'éducation à tous les hommes et donnons-la leur complète : Dieu, ou la nature, se chargera de reconnaître les siens, de marquer ses élus.

Page 1