‹ Le théâtre indienChapitre 112 sur 263 · D. II, 58, 59. - S · texte numérisé non relu

D. II, 58, 59. - S

dâksinâtyâ (dialecte du midi=vaidarbhî) ; les frères de concubines royales et les Çakas, en çâkàrî; les Âbhîras parlent rÂbhîrî; les castes déclassées, Ja Cândâlî; ceux qui travaillent le bois ( kaçthayantra^P ) et aussi les charbonniers parlent rÂbhîrî et la Çàvarî. La Paiçâcî est la langue des Piçâcas.

C'est la Mrcchakatikâ qui présente la plus riche variété de prâcrits ; il suffit d'en indiquer la répartition dans cette pièce pour prouver Taccord de la théorie avec la pratique.

Le directeur, la comédienne, l'épouse de Cârudatta, la courtisane Vasantasenâ, sa suivante Madanikâ, la mère de Vasantasenâ, l'esclave Karnapûraka, domestique de la courtisane, Radanikà, servante de Cârudatta, le prévôt, le greffier parlent la Çaurasenî. Vîraka et Candanaka, les deux officiers de police, parlent TAvantikâ. Le bouffon s'exprime en Pràcyà. Le masseur Samvâhaka, l'esclave du Çakâra, Kumbhilaka esclave de Vasantasenâ, Vardhamânaka esclave de Cârudatta, Rohasena fils de Cârudatta, emploient la Mâgadhî; le Çakâra parle la Çâkârî ; les deux Candàlas, la Cândâlî ; le patron de tripot Mâthura et le joueur parlent la Dhakkî. Les autres : le brahmane Cârudatta, le bel-esprit, le berger-roi Âryaka, le brahmane voleur Çarvilaka parlent sanscrit*.

Le drame proprement dit, à quelque genre qu'il appartienne, est toujours précédé d'une bénédiction et d'une parade où Tart du poète trouve encore matière à s'exercer.

La bénédiction * [nândi] est une prière adressée à un dieu et qui exprime un souhait en faveur des brahmanes, des rois, des vaches, etc.. ; son nom vient de la racine nad qui signifie à la fois : célébrer à haute voix, et : se réjouir, être en joie ; c'est qu'en effet par les souhaits de bonheur qu'elle contient elle apporte la joie ici-bas, et que de plus elle réjouit les dieux auxquels elle s'adresse. Le mot nândi semble impliquer une idée de commencement heureux : le poteau de la porte

s'appelle nândika ; et chez les Jainas, nândi désigne une cérémonie d'introduction aux çràvaka-krtyâni, à Texposé de la doctrine, à la récitation des aûgas ; un des sûtras jainas est intitulé Nandisùtra, et Weber {Ind, Stud,, XVIII, 4-5) le traduit : Introduction destinée à porter bonheur. Pour assurer mieux le succès de la bénédiction, il faut y faire entrer les mots de bon augure, tels que : le bilva, la conque, le lotus, lekokila, le lis, et surtout le nom de la lune, car c'est elle qui contient l'ambroisie, le meilleur des rasas (liquides et sentiments), et quand la lune est satisfaite, le rasa coule en abondance.

La nândî se divise en quatre espèces*: l'hommage, le portebonheur, le souhait, lapatràvalî. — 1. L'hommage [namaskrti) est une bénédiction dont le mot capital est: Hommage! [namas)y ornée de termes plaisants, et où figure Çambhu (nom propice de Çiva). — 2. La bénédiction porte-bonheur [mângaliki) décrit les mouvements gracieux du dieu qui porte comme diadème la demi-lune, et contient des mots d'heureux augure. — 3. Le souhait [âçis] exprime un souhait en faveur des dieux, des brahmanes, des rois. — 4. La patrâvalî (lignes dessinées sur le corps avec des onguents et des parfums) laisse entendre nettement, à l'aide d'équivoques, etc.... tout le développement du sujet qui va être représenté.

La nândî est composée d'un certain nombre de parties appelées padas * ; Bharata semble n'en reconnaître formellement que deux espèces : la niindî à huit padas, et celle à douze padas ; toutefois il rapporte, sans la combattre, une autre opinion qui autorise le chiffre de quatre ou de seize padas. Son commentateur, Abhinavagupta, concilie ces avis différents ; d'après lui, si la nândî est à trois temps, elle peut avoir ou trois, ou six ou douze padas ; si elle est à quatre temps, elle peut avoir ou quatre, ou huit, ou seize padas ; mais ce dernier chiffre est le plus élevé qui soit permis. Pourtant un vers, cité sous le nom de Bharata, déclare que la nândî à trente-cinq padas est la plus favorable au héros et au poète, si elle est ornée du nom de Çarpbhu.

Les divergences ne portent pas seulement sur le nombre des padas de la nândi ; la définition du pada même est con-

testée *. Les uns expliquent pâda au sens grammatical comme Tentend Pânini : un mot fléchi, terminé par une désinence casuelle ou verbale ; d'autres le prennent dans son acception métrique, comme l'équivalent du mot pâda : le quart d'une stance ; d'autres enfin lui donnent le sens de : proposition. C'est cette interprétation que Bharata adopte, ainsi que son commentateur. Bharata donne comme type d'une nândî à douze padas la bénédiction suivante* : « 1. Hommage soit à tous les dieux, 2. et hommage aussi aux castes régénérées ! 3. Victoire au roi Soma ! 4. prospérité aux vaches et aux brahmanes ! 5. Que la religion triomphe, 6. et que ses ennemis soient détruits ! 7. Que le monarque gouverne la terre avec l'océan! 8. Que le royaume soit heureux, 9. et que le théâtre, qui en est une partie, réussisse ! 10. Que l'acteur, à qui Brahma lui-même dicta des règles, les suive exactement. 11. Que le poète voie grandir sa gloire et sa condition. 12. Que les dieux soient satisfaits de ce sacrifice ! » Abhinavagupta* donne comme type de la nândî à 8 padas celle du Vilaksakurupati : « 1.. Puisse le dieu qui réside en un lotus vous donner la félicité! 2. Çambhu vous donner la prospérité! 3. l'époux de la Fortune, la fortune! 4. le compagnon de Sîtâ. exaucer vos vœux ! 5. Heramba écarter les obstacles ! 6. la divine Parole (Sarasvatî) éclairer le Brahma parfait ! 7. ce sujet raconté par Vyâsa réussir, 8. et Bharata favoriser notre jeu ! » La bénédiction de ruttaracarita a douze padas, pris au sens de : mot fléchi ; celle de Ratnâvali en a douze, mais au sens de : quart de stance ; celles de Mâlatîmâdhava et du Mudrârâkçasa, comprenant l'une et l'autre deux stances, forment un total de 8 padas : quarts de vers ; celle de Çakuntalâ en a quatre dans ce dernier sens ; huit, si on entend pada par proposition.

Les plus anciennes autorités s'accordent * à déclarer que la bénédiction initiale doit indiquer le sujet du drame; cette prescription ne portait sans doute que sur l'analogie de ton, de genre entre la nândi et la pièce. L'unité d'impression exigeait naturellement que la nândî eût un tour galant, si Tamour était le sentiment dominant de la prière, qu'elle eût des allures héroïques, si le drame était héroïque, etc.. Ainsi le Mudrârâkçasa, drame politique fondé sur des intrigues et

des combinaisons savamment ourdies, a une bénédiction initiale tortueuse et contournée : « Heureuse celle qui repose sur ta tète! Qui est-elle? — C'est la lune. — Comment! c'est là son nom? — C'est son nom et tu le connais bien; d'où vient que tu l'as oublié? — Je ne te parle pas de la lune, mais d'une femme. — Demande alors à Vijayà (ton amie), si la lune ne t'a point convaincue. » C'est ainsi que le Seigneur parle à la Déesse et cherche à nier la présence de GaAgâ. Puisse sa perfidie nous protéger! » Le Prabodhacandrodaya est précédé d'une bénédiction en harmonie avec l'esprit philosophique de ce drame : « Pareille à ces lacs que les feux du midi montrent dans un mirage, se développe, œuvre deTignorance, la trinité des mondes faite d'éther, d'air et de feu, d'eau et de terre ; telle une corde qu'on prendrait pour un serpent; mais les sages dissipent cette illusion et reconnaissent l'Unique Réalité. Adorons cet Etre sans tache, béatitude absolue, suprême éclat, objet de sa propre connaissance.» Mais avec leur manie de raffinement puéril, les théoriciens postérieurs et les commentateurs ont prétendu les uns imposer, les autres découvrir un rapport exact et précis entre la bénédiction et la pièce; à les en croire, la bénédiction indiquerait les principaux personnages et les principaux événements de la pièce. Voici, p. ex., la nàndî deÇakuntalâ: « Il est la création première (l'eau) ; il porte la libation offerte selon les règles ; il est le sacrificateur; sous deux formes il partage le temps ; il pénètre l'univers et transmet le son à l'ouïe; il est le principe de tous les germes; c'est par lui que les êtres animés respirent : manifesté dans ces huit corps, que le Seigneur vous protège ! » Résumons les observations du commentateur Râghavabhatta et son interprétation : La nàndi a huit padas ou propositions; c'est pour obtenir ce chiffre régulier que Kâlidâsaa réuni les deux formes du temps, le jour et la nuit, ' en une expression. Elle est dans le style Vaidarbhî, qui décrit les objets par leurs qualités seulement, sans toucher aux imperfections; le luth (vipaficî) en accompagne le débit. Le mètre est la sragdharà (21 syllabes x 4), qui caractérise une pièce en sept actes (21 = 3x7?); la stance commence par un pied de trois longues, mesure qui assure la paix*; puis vient un amphibraque, mesure qui donne la fortune. Le

Seigneur désigne Dahçanta; les huit corps représentent les huit éléments du roi ; son corps est fait des cinq éléments; de plus, il offre des sacrifices; comme protecteur du monde, il est au même rang que le soleil et la lune et il participe à leur éclat. A un autre point de vue la première des créatures est Çakuntalâ, car elle est la plus belle ; c'est elle qui porte Toffrande, c'est-à-dire la semence répandue dans une union légale; le sacrificateur est le prêtre Kanva; Priyamvadâ et Anusùyâ sont les deux formes qui partagent le temps, qui marquent la fin de la malédiction ; les vertus de l'héroïne remplissent l'univers, et ses compagnons Çàradvata, ÇàrAgarava, Gautamî en transmettent partout le bruit; le principe des germes désigne Bharata, le fils de Çakuntalâ et du roi, qui doit en qualité de Cakravartin être le germe de toute chose. Les êtres animés respirent au moment où l'épouse abandonnée rentre glorieusement dans la capitale de Puru.

Les autorités s'accordent moins encore sur la récitation de la nândi que sur sa définition; la divergence d'opinions y aboutit au chaos. Bharata, énumérant les personnages de la troupe, nomme un acteur spécial chargé de réciter la bénédiction*, le nândi; mais dans un autre passage, il attribue cette fonction au directeur. Un autre ouvrage permet d'en confier la récitation à un acteur quelconque. Si c'est le directeur qui récite la bénédiction, après la fin du préambule, réduit souvent à ce seul élément, il sort^ son second (sthâpaka) entre alors dans le même costume que lui, en prenant des attitudes déterminées, l'attitude de Viçnu* (Vaiçnavasthânaka) p. ex., qui consiste à fléchir légèrement les pieds et à les écarter de leur base, ou celle de Rudra caractérisée par la danse du tandava; puis il commence à asseoir (sthàpay*) l'œuvre du poète. Mais ces règles paraissent inconciliables avec la tradition des manuscrits, qui placent toujours entre la bénédiction et le prologue proprement dit cette formule : « A la fin de la bénédiction le directeur... », et qui attribuent le rôle principal du prologue au directeur. Les uns supposent que le personnage désigné dans le prologue sous le nom du direc-

Page 1