‹ Le théâtre indienChapitre 125 sur 263 · L — LES PRÉCURSEURS DE KÂLIDÂSA · texte numérisé non relu

L — LES PRÉCURSEURS DE KÂLIDÂSA

La gloire éclatante de Kàlidâsa a effacé jusqu'au souvenir de ses prédécesseurs ; pourtant, avant de triompher, le poète dut lutter contre des réputations solidement établies et contre un parti hostile aux nouveautés. Le prologue de sa première œuvre, Màlavikâgnimitra, résonne encore comme un écho de la bataille. Le directeur de la troupe appelle le régisseur pour lui donner ses ordres : « Voici, lui dit-il, la volonté de rassemblée. Le poète Kàlidâsa a composé un drame intitulé Mâlavikàgnimitra ; puisque c'est aujourd'hui la fête du printemps, jouez-le devant nous. Ainsi que la symphonie commence. » — Le régisseur. — « Pas encore! Tu veux donc laisser de côté les œuvres de ces maîtres illustres, Bhâsaka, Saumilla, Kaviputra et tant d'autres pour un poète, de notre temps, pour Kàlidâsa ! Peut-il bien mériter cet honneur ?» — Le directeur : « Ah ! tu ne parles point en homme de sens. Poème ancien ne veut pas toujours dire bon poème, et moderne ne signifie pas toujours mauvais. Les honnêtes gens comparent et choisissent à leur goût; un sot juge d'après les autres. » Le régisseur : — « Le public décidera. »

La renommée de Bhâsa a résisté longtemps encore avant de disparaître. Bàna, qui vivait au vii° siècle, le place à côté de Kàlidâsa, parmi les grands noms de la littérature * : « Les drames de Bhàsa, que commence le directeur (ou : l'architecte), avec leurs personnages (ou: étages) nombreux et leurs épisodes (ou : bannières) ont, comme des temples, assuré sa gloire. » Vers la même époque, Vâkpati lui attribue le même rang, dans des vers où il se présente lui-même au lecteur * : « Il (Vâkpati) trouve son plaisir à Bhâsa, l'ami du feu, à l'auteur du Raghu, ce dieu de la grâce, à l'œuvre de Subandhu et à celle de Haricandra. » Râjaçekhara, au milieu du viii* siècle, le range parmi les poètes classiques*; un siècle plus tard, Somadeva insère dans son roman Yaçastilaka un

vers du « grand poète Bhâsa* ». Enfin à une date assez ta.!*— dive, Tauteur du Prasanna-Râghava, Jayadeva, nomme encore côte à côte Bhâsa et Kâlidâsa* : « Bhasa est le rire de Ja poésie, Kàlidàsa en est la grâce. » Les stances recueillies dans les anthologies ne donnent qu une idée trop incomplète de son génie. On a curieusement fouillé les moindres témoi-gnages pour deviner le caractère de son théâtre. M. Peterson * s*est attaché à la strophe de Bâna ; il en a pressé le sens et les mots, il n'a pu se dissimuler que les épithètes dont Bâna s*est servi pour caractériser les œuvres dramatiques de Bhâsa étaient surtout destinées à justifier par des équivoques la comparaison établie par le poète ; il s'est demandé pourtant, avec une certaine réserve, si ces qualificatifs avaient une valeur précise, et si Bâna avait eu l'intention de noter un trait original des drames de Bhâsa, en y signalant l'usage du prologue, la multiplicité des personnages, et Tintroduction des épisodes. M. Pischel', à son tour, s'est fondé sur le vers de Bâna pour établir que Bhâsa était l'auteur de la Mrcchakatikâ ; il a, d'ailleurs, renoncé depuis à cette opinion. Plusieurs indications combinées nous ont permis de jeter sur cette question un jour imprévu et d'éclairer ce passé longtemps mystérieux. Abhinava Gupta, le chef de l'école littéraire moderne, le commentateur de Bharata et d'Ânandavardhana, qui écrivait à la fin du x** siècle, cite' un ouvrage intitulé Svapnavâsavadattà ; un vers de Râjaçekhara nous renseigne sur cette composition *. « Les gens de goût ont eu beau y jeter, pour les éprouver, les nombreux drames de Bhâsa; l'incendie du Svapnavâsavadattà ne les a pas consumés. » Ainsi Bhâsa avait transporté à la scène, comme fit plus tard le roi Harça, les aventures de Vatsa Udayana ; Tincendie de Ratnâvalî (acte IV) est un emprunt direct à Bhâsa ; l'imitateur semble avoir rappelé à dessein l'incendie de Lâvanaka * où Vàsavadattâ faillit périr (v. 80), pour rendre un hommage détourné à son devancier*. Cet épisode était sans doute resté célèbre, car l'épithète de

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