‹ Le théâtre indienChapitre 134 sur 263 · V. sup.y p. 65 sqq · texte numérisé non relu

V. sup.y p. 65 sqq

bouffon Âtreya et le bel esprit (vita) Çekharaka. Atreya est, comme tout vidùçaka, un vieux brahmane, idiot, lourdaud, gourmand, daubé et berné par tout le monde; l'inspiration bouddhique du drame a peut-être entraîné Fauteur à charger avec vigueur les traits de cette figure grotesque. Le théâtre indien, si pauvre en scènes vraiment comiques, peut au moins montrer dans le Nàgànanda un chef-d'œuvre de comédie-bouffe: le bel-esprit Çekharaka sort enivré du banquet nuptial, il aperçoit le bouffon couvert d'un manteau qui le préserve des abeilles, le prend pour sabien-aimée Navamàlikâ, Tembrasse, le cajole; Navamâlikà survient; le bel-esprit reconnaît sa méprise, oblige le brahmane à se prosterner devant la suivante, et le force à boire de l'alcool (III) ; bientôt après le pauvre Âtreya est victime d'une autre espièglerie : Navamâlikà, en présence des nouveaux époux, lui barbouille la figure avec du jus de tamâla. LaMrcchakatikâ seule offre des exemples d'une pareille verve drolatique.

Le protégé de Harça, Bâna, auquel on a voulu attribuer les drames de son royal patron, semble en avoir composé à son propre compte. Un commentateur (Gunavinayagani, sur la Nalacanipû ; dans Peterson, Kddambarî, hitrod.) cite une stance d'un drame de Bâna intitulé Mukutatâditaka. Une autre comédie héroïque, le Pârvatîparinaya, se présente au lecteur comme l'œuvre de Bâna * ; la stance du prologue où l'auteur se nomme est identique à une stance de la Kâdambarî, dont l'authenticité n'est point contestée ; cette concordance est à elle seule une présomption sérieuse*. Si c'est réellement l'auteur du Harsacarita, de la Kâdambarî, et du Candîçataka qui a composé ce drame, on ne peut le considérer que comme un essai de jeunesse, tant l'œuvre est pauvre d'invention et d'imagination. Il est impossible de concevoir une pièce plus entièrement dénuée d'intérêt. Les cinq actes sont vides d'action ; des conversations, des récits, des messages et des descriptions les remplissent. Pourtant le Pârvatîparinaya mérite à un autre point de vue de fixer Tattention : aucune œuvre du théâtre indien ne révèle plus clairement les rapports étroits du drame avec l'épopée savante (mahâkâvya). Ce n'est pas seulement le sujet qui est emprunté au Kumârasambhava de Kâlidâsa ; le poète suit pas à pas les traces

de son modèle ; il se contente de découper en actes les chants de l'épopée. M. Glaser a donné, à la suite de son édition, une analyse curieuse du drame en le comparant constamment avec le poème : le premier acte correspond exactement au premier chant ; il n'a que trois personnages : Nârada, Himavat et Mena qui combinent les moyens d'amener un mariage entre Çiva et Pârvatî ; le second acte répond au second chant et à la première partie du troisième (jusqu'au vers 23) : les dieux menacés par Târaka tiennent conseil et chargent Kàma de leurs intérêts ; Kâma doit rendre Çiva amoureux et l'unir à Pârvatî, car le fils né de cette union doit vaincre le redoutable démon ; le troisième acte suit les chants III et IV : Brhaspati et Indra sont anxieux ; Nârada et Rambhâ viennent leur annoncer le châtiment infligé par Çiva à l'Amour, qui a été réduit en cendres par le seul regard du dieu; le quatrième acte est parallèle au cinquième chant: Çiva envoie Nandin se renseigner près de Jayâ et de Vijayâ, les compagnes de Pârvatî, puis il se présente à la jeune fille et se manifeste sous sa forme divine; leur mariage est décidé. Il se conclut à l'acte V ( = Kiimâras, VI et VII) qui met en scène les cérémonies nuptiales. Sur ce pauvre canevas le poète a broché la description du monde, celle de THimavat, celle de l'ermitage divin et tous les lieux communs de la poétique. Les personnages ne sont que des mannequins inertes. Expert sans doute en théorie, le poète a cru sur la foi des traités que ces ornements placés bout à bout pouvaient former une œuvre dramatique ; bien d'autres après lui ont été dupes de la même illusion.

LA MRCCHAKATIKÂ DE ÇÛDRAKA

Nous avons jusqu'ici laissé de côté dans notre historique un drame et un poète qu'on est accoutumé à voir placés, par droit d'ancienneté, en tète du théâtre indien ; l'opinion courante, en Europe du moins*, considère Çùdraka comme un prédécesseur de Kâlidàsa, et la Mrcchakatikâ comme antérieure à Çakuntalâ. C'est là un préjugé qui ne repose sur aucune base solide* ; généralement accepté sans discussion.

il égare ceux qui tentent de suivre révolution du genre dramatique dans rinde. Le prologue qui attribue la pièce au roi Çùdraka ne mérite guère de confiance puisqu'il raconte la mort du poète qui récrivit : « Quand il eut atteint l'âge de cent ans et dix jours, Çûdraka entr^ dans le feu. » Cette anomalie, loin de dérouter les commentateurs, les a séduits ; car elle leur donne l'occasion de déployer toutes les subtilités. Lallâdîkçita explique gravement que Çûdraka emploie le passé par rapport au directeur qui récite la stance ; il avait prévu la date précise de sa mort en étudiant son horoscope, et il la notait à l'avance pour les générations futures. Un pandit de science sérieuse et qui connaît les travaux européens, MaheçacandraNyâyaratna, a soutenu récemment encore cette interprétation devant la Société Asiatique du Bengale [Proceedings, August 1887); cependant il propose une autre explication si la première est repoussée ; l'entrée du roi dans le feu se rapporterait à la cérémonie appelée Agnisamâropana qui se pratique au moment d'embrasser la vie ascétique. Un critique occidental est en droit de négliger ce double système, et de rester ferme en son scepticisme. M. Windisch, qui admet ou plutôt qui pose en principe l'antiquité de la Mrcchakatikâ n'a pu • s'empêcher cependant de remarquer l'étrangeté des éloges accordés à Çûdraka : « Il savait le Rg- Veda, le Sâma-Veda, le calcul, l'art des courtisanes, et la pratique de l'éléphant (v. 4) ». C'est d'après les données de la pièce, observe M. Windisch, qu'on a ainsi reconstitué les connaissances de l'auteur*.

Le nom de Çûdraka est aussi familier à la littérature qu'il est étranger à l'histoire littéraire. Çûdraka est, comme Vikramâditya, le héros ou plutôt le centre d'un vaste cycle de contes. Il règne tantôt à Vidiçà [Kddamb.), tantôt à Çobhavatî [Kathâ'S. S.), tantôt à Vardhamânâ( Vetdla), Une légende, qui se retrouve dans plusieurs recueils [Kathd-S, S. 78 ; Vet. 4 ; Hitop, III) le représente sauvé d'une mort imminente par le sacrifice d'un brahmane qui se tue pour assurer au roi une vie de cent ans. Le Daçakumâra (p. 100) fait une courte allusion aux aventures de Çûdraka dans plusieurs existences

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