Kumàrasvâmin sur le Pralàpar. I
des deux familles intéressées, combine les moyens de marier les amants sans déplaire au roi qui voulait fiancer Mâlati à son ministre Nandana, le frère de Madayantikâ ; c'est une de ses élèves, Avalokitâ, qui fait le jeu; et Saudaminî sauve Mâlatî quand elle semble perdue à jamais. Le Daçakumâra, roman de caractère manifestement brahmanique et hostile aux hérétiques*, montre de même la bhikçukî Dharmarakçità (çâkyabhiksukî, mendiante bouddhiste) servant d'entremetteuse à la courtisane Kâraamanjarî (p. 58, 4); une autre aide la belle Ratnàvalî à punir son mari de ses dédains outrageants (VI); une autre encore (ib.) est payée par un çûdra pour essayer de séduire Nitambavati.
Le sujet du drame, assez bien résumé dans la traduction de Wilson par le sous-titre: Le mariage par surprise* (A stolen raarriage) ne comportait pas dix actes. Pour atteindre au chiffre qu'il se proposait, Bhavabhûti a entassé des incidents postiches, empruntés comme le sujet lui-même aux recueils de contes. Le premier acte est presque tout entier d'exposition : Kâmandakî y dresse ses plans et les communique à ses auxiliaires ; Kalaharpsa entre avec un portrait de son maître peint par Mâlatî et qu'il a obtenu par Mandàrikà, suivante de Mâlatî dont il est amoureux; survient Màdhava qui ajoute au tableau l'image de Mâlatî et y écrit une stance de déclaration. Mandârikâle rejoint et remporte le tableau. Au second acte c'est la jeune fille que la religieuse dispose au mariage. Les amants au troisième acte se rencontrent dans le jardin' du temple de Civa; un tigre échappé s'élance et va dévorer Madayantikâ ; Makaranda sauve la sœur de Nandana au péril de sa vie. Mais soudain (IV) le roi fait connaître sa volonté expresse de conclure au plus tôt le mariage de son favori ; Mâdhava, désespéré, n'osant plus compter sur les ressources de Kâmandakî, se décide à gagner l'aide des démons en allant leur offrir au cimetière de la chair fraîche. Il s'y rend de nuit (V), évoque les esprits, entend des cris, des appels qui sortent du temple voisin, s'y précipite, et voit le prêtre de la déesse terrible Karâlâ, Aghoraghanta, qui a enlevé Mâlatî par des moyens magiques et se dispose à la sacrifier avec l'aide de Kapâlakundalâ. Il tue le prêtre et délivre son amante. La prêtresse auxiliaire jure
de venger son maHre (VI). Les jeunes filles arrivent au temple, Kâmandakî y a déjà envoyé les jeunes gens. Makaranda passe le costume nuptial de Mâlatî, et celle-ci s'enfuit avec son amant, tandis que l'ami complaisant est conduit, en robe de mariée, au domicile du fiancé. Nandana (VII) entre dans la chambre, ardent de désirs; la fausse Màlatî le repousse rudement; il envoie sa sœur Madayantikâ pour l'apaiser. Les deux amoureux se retrouvent en présence et prennent la fuite ensemble. Des soldats les poursuivent (VIII); Makaranda résiste vaillamment ; Mâdhava le voit en péril et accourt le défendre*; Mâlatî reste seule; Kapâlakundalâ se précipite et l'enlève. Màdhava n'a pu que constater la disparition (IX); il erre, fou de douleur, assisté par son ami, dans les forêts et les montagnes, réclamant son amante à toute la nature. Il veut se tuer, lorsque la disciple de Kâmandakî, Saudaminî, vient lui annoncer que MAlatî est vivante et lui donne comme preuve la guirlande tressée jadis par ses mains. Kâmandakî, Madayantikâ et Lavangikâ expriment leur douleur et leur anxiété (X), quand soudain Mâdhava ramène Màlatî ; le roi les marie, et accorde Madayantikâ à Makaranda.
Les principales additions de Bhavabhûti au conte sont la folie de Mâdhava (IX) et l'évocation des mauvais génies (V). Il est presque inutile de signaler le modèle du neuvième acte; Bhavabhûti a voulu rivaliser avec le quatrième acte de Vikramorvaçî, et la copie est digne de l'original. Si l'un est supérieur en grâce et en charme, l'autre a une puissance éblouissante de coloris et une intensité de pathétique troublante. Le cinquième acte est peut-ôtre imité aussi d'un poète antérieur; la situation se présente souvent dans les contes. Ainsi dans la Brhatkathâ {tar. XVIII) un religieux mendiant enlève une princesse endormie, la transporte au cimetière, et va l'offrir en sacrifice quand le brahmane Vidùçaka attiré par les cris s'approche et tue le misérable ; plus loin {tar. CXXI) un Kâpâlika amène au cimetière par la puissance de ses formules la belle Madanamanjarî pour la sacrifier. Ailleurs [tar, XXV) pour exécuter un projet désespéré qui exige le concours de la magie, Açokadatta va au cimetière vendre de la chair fraîche aux Râksasas ; Dâgineya
fait de même [tar, CXXI). Le Daçakumâra raconte des histoires analogues : ainsi (VII iniV.) Mantragupta sauve la princesse Kanakalekhâ qu'un magicien a enlevée et se prépare à immoler.
La part du poète dans l'invention de Tintrigue se réduit donc à fort peu de chose; les caractères n'ont également rien de personnel, d'original ni de saillant ; les personnages n'ont qu'une vie de sentiment. Les amants, leurs auxiliaires, leurs adversaires paraissent s'agiter au milieu d'une cité inerte et endormie, étrangers à tout ce qui les entoure, sans relations avec le reste du monde ; enfermés dans leur cercle étroit, ils semblent détachés de la société humaine ; les rôles épisodiques qui élargissent si étrangement l'horizon de la Mrcchakatikâ, ces figures de passage qui traversent l'action sans l'apercevoir, qui contribuent, sans même s'en douter, à la nouer ou à la dénouer, et qui rattachent les aventures du héros et de l'héroïne à la vie collective de la foule, manquent à Mâlatî-madhava.
Bhavabhûti ne demande au théâtre que l'occasion de déployer les ressources de sa poésie dans les diverses situations où les vicissitudes de l'amour placent le héros ; envisagés à ce point de vue, les drames du poète surnommé « le divin gosier »* sont certainement des chefs-d'œuvre. Personne n'a possédé aussi complètement que lui les trésors inépuisables du lexique sanscrit; personne n'a manié avec une pareille aisance les mètres les plus compliqués ; les émotions violentes, les grands spectacles de la nature, les impressions poignantes ou terribles n'ont pas trouvé dans Tlnde de peintre ou d'interprète aussi puissant. Les critiques indiens caractérisent avec une heureuse précision la manière de Bhavabhûti et de Kàlidàsa ; celui-ci suggère le sentiment, celui-là l'exprime. Son goût pour les mots étranges et retentissants, joint à sa solide érudition, l'a entraîné plus d'une fois à employer des termes obscurs ou archaïques ; la recherche des effets grandioses l'a poussé à abuser des composés longs et sonores ; il n'a ni la verve spirituelle de Çftdraka, ni l'imagination délicate deKâlidâsa; mais ses qualités originales d'écrivain, de peintre et de poète, le classent avec eux au premier rang de la littérature dramatique.
Uddandi. — Le Mallikâ-mânita.
L'intrigue de Mâlatîmadhava, empruntée à des ouvrages antérieurs, servit plus tard de modèle à son tour. Le Mallikàmâruta du poète Uddandi, la seule autre comédie d'invention publiée jusqu'ici, n'en est qu'une copie exacte et fidèle. Lïige de cette pièce est difficile à déterminer : Ranganàtha', l'attribue formellement à Dandin, l'auteur du Kàvyàdarça et du Daçakumàra; mais un examen attentif des données fournies par le prologue renverse cette supposition '. Quelle qu'en soit la date, Touvrage est certainement postérieur à Bhavabhùti; nous allons cependant l'analyser ici afin de terminer l'histoire de ce genre dramatique, si pauvrement représenté dans les bibliothèques explorées jusqu'ici.
La magicienne (yogeçvarî) Mandàkinî est, comme son élève Sârasikâ, entièrement dévouée à la jeune Mallikâ, fille de Viçvàvasu, ministre du roi des Vidyàdharas ; elle s'intéresse aussi à Màruta, le fils du ministre du roi de Kuntala, et veut marier les deux jeunes gens. Elle leur ménage une entrevue dans son ermitage, ils se voient et s'aiment. Soudain le roi de Ceylan, Gambaraka, demande la main de Mallikâ par l'intermédiaire du roi même des Vidyàdharas (I). Màruta apprend cette nouvelle et exhale sa douleur. Son ami Kalakanta vient le trouver et lui confie l'aveu de son amour; il a vu Ramayantikà, la fille du ministre Visnurâta, et s'en est épris. Tandis que les confidences vont leur train, Kâlindî, une autre élève de Mandàkinî, apporte à Màruta une guirlande de jasmin (mallikà) tressée par son amante ; en retour il lui envoie son collier. Le second acte, comme chez Bhavabhùti, se passe au palais de la jeune fille : les religieuses et les suivantes combinent les moyens d'assurer à Màruta la main de Mallikà. Màruta (III) vient se promener près du temple de Kàtyàyanî dans Tespoir de voir passer sa bienaimée ; elle s'approche en effet pour cueillir des fleurs qu'elle veut offrir à la déesse ; il l'observe, caché dans un bosquet ; elle se croit seule avec ses suivantes et leur conte son amour